Biennale de la Danse à Lyon : La programmation mai/juin

52 chorégraphes, 22 créations: La Biennale rebondit fort, entre l’Afrique et l’Europe. 

On n’aurait pas imaginé une Biennale de la Danse avoir lieu en juin, ni en une année impaire. Et comme l’explique Dominique Hervieu, après moult reprogrammations d’une édition finalement rescapée [lire notre entretien], les tribulations corona-virusiennes ont apporté beaucoup d’autres nouveautés. Aussi, un même spectacle ouvre les réjouissances intra-muros de la Biennale et Les Nuits de Fourvière, autre rendez-vous lyonnais très identifié du spectacle vivant. D’où le mélange de genres quand Robyn Orlin met en scène la chanteuse-autrice-compositrice Camille : la rencontre de deux esprits iconoclastes manifestes qui ne manqueront pas de s’inspirer mutuellement. Le titre est manifestement « orlinien » et surréel : … alarm clocks are replaced by floods and we awake with our unwashed eyes in our hands … a piece about water without water (les réveils sont remplacés par les flots et nous nous réveillons en tenant nos yeux non lavés entre nos mains … une pièce au sujet de l’eau sans eau).

Avec Orlin qui a révolutionné la danse en Afrique du Sud, on est d’emblée engagé sur la route de la Saison Africa2020, manifestation repoussée mais pas annihilée par la pandémie. Cette initiative de l’Institut Français était au centre de la Biennale prévue en 2020, ce qui compliqua particulièrement l’organisation de cette édition en temps de Covid-19. En remontant le fil des remaniements de la programmation, on étudiera un jour, rétrospectivement, l’impact de la pandémie sur les festivals, à l’aide des interviews successives, par exemple en revenant à l’interview précédente de Dominique Hervieu [lire notre entretien].  

L’Afrique 

Certaines créations de la Saison Africa2020 seront au rendez-vous malgré tout, et le public pourra enfin découvrir le fabuleux re : Incarnation de Qudus Onikeku [lire notre critique] avec son regard urbain et actuel sur les cérémonies yoruba sous l’égide des Orishas, dans l’effervescence rebelle de la jeunesse Nigériane. Le même engagement des corps et de l’esprit porte Wakatt  de Serge-Aimé Coulibaly où la réalité sociale et politique rencontre les forces ancestrales du désir et de la peur, dans un ballet fabuleux pour dix danseurs et trois musiciens. 

Au-delà de ces créations labellisées, la Biennale évoque l’Afrique sous toutes ses coutures. Sans aller jusqu’à consacrer une édition très officiellement à un continent, comme le faisait Guy Darmet à une époque, Dominique Hervieu présente un vrai panorama, à commencer par l’Egypte avec Fouad Boussouf évoquant Oum Kalthoum où la musique est jouée sur le plateau [lire notre critique] (mais c’est pour le volet septembre/octobre) et Olivier Dubois qui invite de jeunes danseurs de rue du Caire à parler de leur vie et de leur façon de faire la fête mais aussi de leurs revendications, dans Itmahrag [lire notre critique].

Troisième croisée Europe-Afrique, Omma de Joseph Nadj, création longuement attendue et particulièrement impactée par la pandémie, semble enfin se mettre en route. Elle réunit huit danseurs, originaires du Congo-Kinshasa et du Congo-Brazzaville, de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali et du Burkina Faso. Un retour aux sources, une quête des origines. Quand l’univers de l’absurde et du burlesque, indissociable de l’art de Nadj, rencontre la vitalité des racines africaines, on se place sur un tout nouveau territoire chorégraphique. 

Germaine Acogny lie sa propre histoire à celle de son continent, dans À un endroit du début [lire notre critique]. Dans ce solo (mis en scène par Mikaël Serre) elle évoque son identité entre l’Afrique et l’Europe. Fille d’un haut fonctionnaire international et petite fille d’une prêtresse yoruba, elle a fait partie de la compagnie de Maurice Béjart qui voulait jadis lui confier le rôle de l’élue dans le Sacre du printemps. Aujourd’hui la mère de la danse actuelle africaine se bat pour les femmes du continent et la reconnaissance de leurs droits. Ce solo est un manifeste qui évoque la puissance féminine dont sa créatrice est le meilleur exemple. 

Les corps créateurs

Première mondiale pour la nouvelle production d’envergure de Dimitris Papioannou, au TNP à Villeurbanne ! Transverse Orientation  s’inscrit directement dans le grand voyage des corps, commencé par The Great Tamer et poursuivi dans Since she. Avec toutefois un inversement chromatique, assez important pour un artiste aussi visuel que le prodige grec : La boîte noire devient blanche, pour traiter du mythe du Minotaure avec tout son savoir-faire de la recomposition des corps, ici entre l’humain, doux ou héroïque, et la créature sauvage. Comme toujours, tout passe par les références à la peinture, ici Magritte, Botticelli et Dalí. Voir naître cette fusion entre humanité et animalité est incontestablement un événement. 

L’autre chorégraphe grec de cette édition transforme le corps par les costumes et les lumières. Euripides Laskaridis présente Elenit, une fresque peuplée d’animaux fabuleux et grotesques, de statues ailées, de fêtards burlesques et tant d’autres, mais ici les monstres se font drôles et attendrissants. Laskaridis est un autre chorégraphe grec à suivre absolument, et il est, on n’en sera pas surpris, un ancien interprète de Papaioannou, mais aussi de Bob Wilson. 

On pourrait ajouter les corps sur échasses des Espagnoles de la compagnie Maduixa dans Mulier, de véritables Amazones transfigurées par leurs agrès, ou encore Pierre Giner qui permet au public de créer son avatar dans une installation interactive, où en dansant, on poste directement sa propre danse sur les médias sociaux, dans des identités physiques défiant tout imagination. 

Et on se réjouit de retrouver Mathurin Bolze, pionnier de l’art de l’envol circassien, qui enlève au corps toute sa pesanteur dans un ballet aérien pour sept voltigeurs, qui deviennent des ombres chinoises volantes. Les hauts plateaux est un ballet anti-gravité qui s’approprie la force du trampoline. 

Les arts du cirque, c’est aussi le clown, où il suffit d’un simple nez rouge pour propulser le corps dans une dimension nouvelle et burlesque et lui ouvrir de nouveaux possibles. Tu me suis ?  du Collectif 4e souffle & Muriel Henry fait bouger les lignes entre arts du cirque et danse hip hop, accompagné à la batterie. Tout cela n’est pas sans faire songer à Flora Déraz et sa chorégraphie pour ventriloques suspendues par les cheveux, dans Muyte Maker. Où l’espace le plus intérieur du corps assure un spectacle décoiffant. 
 

Urbanités

Dans le 7arrondissement, non loin du Stade Gerland, les anciennes usines Fagor-Brandt sont aujourd’hui un lieu de liberté et d’expérimentation artistique, déjà prisé par la Biennale d’art contemporain. Pour la première fois, la Biennale de la Danse y crée des projets en porosité entre artistes, jeunes amateurs, collégiens, lycéens, étudiants d’écoles d’art et chercheurs. L’espace encourage des formats inhabituels, des installations interactives et autres parcours-spectacles, tantôt intégrant les arts visuels, tantôt participatifs. D’où le titre Expérience Fagor, regroupant ces formats non réalisables dans un théâtre. 

A Fagor, Noé Soulier peut recréer Removing [lire notre critique de la version originale] pour 40 danseurs issus du Jeune Ballet du Conservatoire national supérieur musique et danse de Lyon et de l’École du Centre national de danse contemporaine d’Angers (il en est aujourd’hui le directeur) et Christophe Haleb sera là pour activer son installation ciné-chorégraphique Entropic Now, où la jeunesse d’aujourd’hui raconte son rapport à l’espace public en récits visuels, paroles et danses documentaires. Thierry Thieû Niang travaille avec un groupe d’adolescents, Éric Minh Cuong Castaing et Nach créent des flash mobs avec une application, Vibes, et Saïdo Lehlouh s’empare de l’immense espace avec ses Apaches, une tribu de danseurs constituée à chaque fois dans la ville d’accueil. Leur devise ? « Tous Apaches ! »

Qui dit « urbain », dit : danse ! Par exemple, Nach avec sa conférence dansée sur le krump, et le regretté Ousmane Sy avec Queen Blood, un hymne à la femme à travers les danses urbaines et l’afrobeat, mais aussi avec Master Cypher, un battle ouvert à tous les styles qui s’étend sur trois heures. 

Fagor encore, avec un certain Rauf Yasit aka « Rubberlegz », entendez : jambes de caoutchouc. On a beaucoup parlé de lui [lire notre critique] quand il dansait dans A quiet evening of dance  de William Forsythe puisque l’arrivée d’un B-Boy dans l’univers du maître étonnait. C’est là qu’il a croisé les pas plus académiques (classiques autant que contemporains) de Brigel Gjoka. Du désir de travailler ensemble est né un dialogue libre et inclassable, à l’image du melting pot métropolitain qui créé d’innombrables variants chorégraphiques, d’autant plus que Forsythe s’est prêté au jeu et s’est impliqué dans cette création au titre qui annonce déjà une continuation : Neighbours (part I).

Les CCN

Trois Centres chorégraphiques nationaux français sont présents à cette Biennale. Et on reste dans les danses partagées dans la vraie vie, avec la teuf décalée de Room with a view par (La) Horde et donc, logiquement, le CCN Ballet de Marseille. Dans une carrière où il pleut de la poussière et des poissons, un DJ (Rone, excusez du peu) mène son cheptel vers un effondrement. Mais ce groupe découvre le vrai sens du collectif, du partage et de la rébellion contre un ordre oppressant [lire notre critique]. On imagine que cette scénographie suggérant un lieu à ciel ouvert résonnera d’une manière particulière au théâtre gallo-romain de Fourvière (car présenté avec les Nuits de Fourvière) sous un ciel qu’on espère étoilé. 

Le rapport au groupe, au bruissement sensuel et pourtant spirituel des corps et à la musique sont à peine différents dans Vocabulary of need  de Yuval Pick. Mais le directeur du CCN de Rillieux-la-Pape a choisi un tout autre univers musical : Bach ! Plus précisément, la Partita N° 2 en ré mineur BWV 1004 pour violon solo, comme voie intérieure vers une élévation collective [lire notre critique]. On peut s’étonner de voir Pick créer sur Bach (même si son passage du romantisme électronique de Kraftwerk dans Are friends electric à celui de Bach est ingénieux), mais bien moins quand Thierry Malandain retrouve Beethoven avec La Pastorale [lire notre critique]. En plus, il retrouve ici la ville où tout a commencé pour lui, avec l’implantation de sa compagnie à Saint-Etienne, avant la création du CCN de Biarritz. 

Car la Biennale fait quelques excursions, en dehors du giron lyonnais, et ce notamment à Saint-Etienne où elle se lance dès le 26 mai avec la nouvelle création de Cécile Laloy, qui mélange danse et théâtre pour porter un regard sur nos relations familiales. Une pièce qui s’annonce détonante, d’autant plus qu’elle sera traduite en direct en langue des signes. Si Cécile Laloy et sa compagnie ALS lancent la Biennale à la Comédie de Saint-Etienne, Malandain clôt le premier cycle de cette édition à l’Opéra de Saint-Etienne. La boucle est bouclée, et on reviendra plus tard sur le volet prévu en septembre/octobre.

Thomas Hahn

Biennale de la Danse de Lyon 2021

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