Entretien avec Dominique Hervieu

La Biennale de la Danse de Lyon, initialement prévue en septembre 2020 ouvrira, après bien des péripéties dues à la pandémie, le 1er juin 2021. Nous avons fait le tour de cette 19édition avec sa directrice, Dominique Hervieu.

Danser Canal Historique : Lancer cette 19édition de la Biennale de la Danse de Lyon à la fin avril pour un démarrage le 1er juin a été une sorte de pari. Comment l’avez-vous vécu ?

Dominique Hervieu : Jusqu’au dernier moment, l’incertitude planait. Finalement, Emmanuel Macron a donné le calendrier le jeudi 29 et la conférence de presse s’est tenue le vendredi 30 avril ! Un coup de chance inouï. Mais ce qui a rendu cette Biennale possible, c’est que j’y ai cru, et surtout, je n’ai jamais lâché. Car si je n’avais pas remanié sans cesse le programme, remplacé tel chorégraphe par tel autre, la Biennale n’aurait pas eu de force, et surtout n’aurait jamais eu lieu. 

De fait, cette Biennale était prête pour septembre 2020. Depuis, elle a subi beaucoup d’ajustements, de nombreux reports, et peu d’œuvres ont pu être vues entre temps. Cela donne lieu à des effets collatéraux positifs – comme avoir la première mondiale de Transverse Orientation de Dimitris Papaioannou qui aurait dû être dans la Cour d’Honneur d’Avignon ; et d’autres moins – comme devoir annuler la création de François Chaignaud et Akaji Maro qui a pu, heureusement, se donner à Nanterre en septembre dernier.

Toujours est-il que cette 19e édition de la Biennale de la Danse réunit 22 créations dont 18 coproductions, pour 127 représentations et presque 500 artistes. Lors de cette conférence de presse du 30 avril, j’ai senti les gens, les artistes, heureux et émus de se retrouver depuis si longtemps.

DCH : Quels en seront les temps forts ?

Dominique Hervieu : Cette édition accueillera les incontournables de la création internationale comme Dimitris Papaioannou ou Marlène Mantero Freitas, mais les grands marqueurs de cette Biennale restent l’Expérience Fagor et l’Afrique, en relation avec la saison Africa2020 de l'Institut français, et bien sûr le Défilé qui en est, le point fort. Pour la programmation Afrique, nous avons réussi à maintenir les créations d’artistes de premier plan à savoir Re:INCARNATION de Qudus Onikeku, Wakatt de Serge Aimé Coulibaly, Ithmarag d’Olivier Dubois avec les jeunes égyptiens du Caire, Robyn Orlin et Camille aux Nuits de Fourvière, la création de Josef Nadj avec des danseurs africains, et bien sûr A un endroit du début, de Germaine Acogny qui est l’une des marraines de cette édition. Au niveau des chorégraphes africains émergents, on pourra aussi découvrir Agathe Djokam Tamo, une jeune performeuse camerounaise, au sein de la plate-forme Européenne, Focus Danse que je reprends cette année. 

DCH : Quelle forme prendra le Défilé alors que la pandémie n’est pas encore derrière nous ?

Dominique Hervieu : A un moment j’ai pensé que nous n’allions pas réussir à le réaliser. Les groupes n’avaient pas répété et bien sûr, ils ne pouvaient pas défiler dans les rues. Et puis, c’est là où mon expérience de chorégraphe m’a servie. Je les ai tous réunis, je leur ai dit c’est une pulsion de vie, un retour aux expériences collectives, ça aura lieu sur le grand plateau du Théâtre de Fourvière et ça durera cinq minutes par groupe puisqu’il n’y a que quatre répétitions. Donc ce sera une édition inédite sous forme de spectacle, il y aura trois représentations et quatre groupes différents lors de chacune d’elles puisqu’il y a douze groupes. L’idée c’est la résilience, le bonheur de se retrouver et de danser. C’est extrêmement émouvant. Car dans ce moment où il y a tant de souffrance, ce Défilé qui est l’emblème de la solidarité, était d’autant plus essentiel qu’il a pour valeur première d’être proche de ceux qui sont les plus démunis en matière de pratiques culturelles. Après de nombreux mois de crise sanitaire, ce Défilé constitue une réponse aux problèmes d’isolement, de perte de repères et de lien social. C’est dans ce genre d’occasion que l’on mesure à quel point l’éducation artistique consiste d’abord à être considérée en tant que citoyen, c’est une question de relation humaine. Et là, ça prend tout son sens.

DCH : Concrètement, comment avez-vous pu maintenir le lien ? 

Dominique Hervieu : Les chorégraphes ont été formidables, ils ont tout fait pour garder le lien avec les amateurs. Ils ont envoyé des modules par Zoom, ont inventé toutes sortes d’échanges. Au final, ils ne sont que 80 par groupe à cause de la distanciation nécessaire, alors que pour certains, ils étaient 400. Donc ils vont tirer au sort les participants !

Qudus Onikeku fera une création de 15 minutes avec une école de jeunes professionnels hip-hop de Feyzin, la chanteuse Fatoumata Diawara, notre deuxième marraine, et Germaine Acogny feront une performance à la fin de la représentation. Comme la jauge est très réduite, le public sera constitué exclusivement des participants et de leur famille. Les spectateurs pourront vivre Le Défilé sur les antennes de France 3 Auvergne Rhône-Alpes et aura.france3.fr à partir du 5 juin. Une émission spéciale sera diffusée le 11 juin à 23h sur France 3 Auvergne Rhône-Alpes.

DCH : Parlez-nous de ce nouveau rendez-vous dédié à la jeunesse que constitue l’Expérience Fagor…

Dominique Hervieu : Là aussi, la pandémie a renforcé cette nécessité de s’adresser à des jeunes gens. L’expérience Fagor, c’est un nouvel espace d’art, d’échanges et de dialogues dédié à la jeunesse du 21e siècle sur le site des anciennes usines Fagor. Ce sont onze créateurs qui redéfinissent leurs missions au sein de la société en tenant compte des interrogations d’aujourd’hui et des crises que nous traversons. Beaucoup d’entre eux étaient très heureux de présenter leur spectacle dans une friche, car ils savent que certains publics ne pousseront pas la porte des théâtres, mais viendront volontiers dans un contexte différent. Beaucoup d’artistes sont très proches des questions sociales sans être dans une dimension politique. Ils sont près du terrain, proches des gens, comprennent les questions de société et les transposent en esthétique. Ils travaillent sur des formats différents, gigantesques, interactifs, tous portés par des adolescents, étudiants, amateurs âgés de 15 à 25 ans. Pour moi c’est le bon moment pour faire resurgir la vitalité de nos créateurs.

DCH : Comment avez-vous eu l’idée de mettre un tel événement au cœur de la Biennale ?

Dominique Hervieu : Il m’a fallu entièrement repenser le contexte économique de la Biennale de la Danse car j’ai perdu 300 000 euros de mécénat, j’ai une jauge à 35% de capacité, donc il fallait inventer autre chose, de nouveaux espaces, de nouveaux corps. Une façon différente de s’adresser au public. Du coup, ce sont de grands auteurs qui font des expériences différentes dans des formats inédits. Il fallait démultiplier les angles d’approche pour convaincre les spectateurs et les publics éloignés de la danse que la culture est une aventure de partage et de brassage qui requalifie l’humain.
 

DCH : De quels types seront les spectacles proposés ?

Dominique Hervieu : Il y aura des installations vidéo comme Entropico Now de Christophe Haleb qui met en dialogue cinq villes en relation avec les performances qu’il a réalisé avec des jeunes, des écoles. Ou Cher futur moi de l’artiste vidéaste Irvin Anneix qui propose à des jeunes en France et en Outre-mer, entre 15 et 20 ans de se filmer seuls devant une caméra en s’adressant à celui ou celle qu’il sera dans dix ans. Nach et sa conférence dansée sur le Krump, et puis, Noé Soulier reprend Removing avec 20 élèves du conservatoire de Lyon auxquels il a ajouté 20 étudiants du CNDC à la tête duquel il a été nommé entre temps. Apaches, la performance chorégraphique éphémère de Saïdo Lehlouh devait rassembler 20 hip-hopeurs mais ils seront 60 ! Il y aura aussi Master Cypher pour rendre hommage à Ousmane Sy, des jeux numériques et dansants, une installation d’Eric Minh Cuong Castaing pour faire danser les gens avec leurs téléphones, Thierry Thieu Niang avec un groupe d’adolescents et beaucoup d’autres jeunes auteurs. Le public découvrira aussi le duo de Rauf Rubber Legz Yasit et Brigel Gjoka qui travaillent avec Forsythe comme regard extérieur et ont créé une pièce ahurissante, tellement virtuose qu’elle en est légère et pleine d’humour. Tout ça c’est Fagor. Et c’est entièrement gratuit. 

DCH : Dans quel contexte avez-vous initié pour cette édition un partenariat avec les Nuits de Fourvière ? 

Dominique Hervieu : Avec Dominique Delorme, directeur des Nuits de Fourvière, nous avons souhaitéamplifier notre collaboration au-delà du partenariat pour le Défilé. Pour la première fois, la Biennale de la danse et les Nuits de Fourvière ont lieu à la même période et nous avons décidé d’en faire un atout. Du coup, Robyn Orlin et Camille ouvrent à la fois la Biennale et les Nuits de Fourvière, Josef Nadj y présente sa création et c’est grâce à ce partenariat que nous avons pu programmer Room with a view de Rone et La Horde. 

DCH : Maintenez-vous l’extension de la Biennale en région ?

Dominique Hervieu : La circulation des oeuvres et des publics sur le territoire régional reste l’une des priorités de la Biennale de la danse. Au total ce sont 37 villes de la Région Auvergne Rhône-Alpes qui sont nos partenaires, dont 15 de la Métropole de Lyon. Les directeurs d’institutions culturelles de la métropole de Lyon et de Saint-Étienne se sont fédérés en un partenariat métropolitain ; d’autres saisissent une opportunité de présenter une œuvre chorégraphique avec le label « Biennale de la danse » au sein de leur programmation. Ce sont 43 dates qui prolongent notre événement sur le territoire dans le cadre des Rebonds de la Biennale. La plupart de ces Rebonds auront lieu fin septembre début octobre. On y retrouvera les créations d’Amala Dianor, Thierry Malandain, Denis Plassard, José Montalvo, Nach, Fouad Boussouf, Mathurin Bolze et bien d’autres….

Propos recueillis par Agnès Izrine

Biennale de la Danse de Lyon du 1erau 16 juin 2021

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