Suresnes Cités Danse fête ses 30 ans

Un bel anniversaire en perspective qui réunit au Théâtre de Suresnes Jean Vilar l’essentiel de la danse hip hop en neuf créations et vingt-sept représentations du 7 janvier au 13 février 2022.

Danser Canal Historique : Olivier Meyer, vous avez déjà raconté que Suresnes Cités Danse est né de la rencontre avec un spectacle de Doug Elkins programmé à Montpellier Danse en 1991. Mais qu’est-ce qui vous a attiré, séduit, dans le hip-hop, fait penser que cette discipline avait un potentiel ?

Olivier Meyer : Ce n’est pas la discipline qui m’a fait penser qu’elle avait un potentiel, c’est l’humanité qui se dégageait de ces danseurs, il y avait quelque chose de profondément ancré dans ce qui nous permet de rester vivant. C’est-à-dire une intériorité qui nous incite à devenir meilleur et moins désespéré. Face à cette proposition, j’ai trouvé cette fraîcheur, cette sincérité, cette envie de partager une danse que je ne connaissais pas, qui était très touchante. Oui, ils dansaient pour vivre et c’était très clair, très inscrit dans leurs mouvements et leur façon de danser, c’est ça qui m’a touché. Je me suis dit qu’ils avaient de l’avenir, eux, tels qu’ils dansaient, de façon très bouleversante. Je suis un sensible, un romantique.

DCH : Comment avez-vous conçu la première édition de Suresnes Cités Danse ?

Olivier Meyer : J’avais envie d’élargir la proposition que j’avais vue à Montpellier. A l’époque, l’essentiel se passait aux Etats-Unis. A New York j’ai rencontré des fous furieux, les Rock Steady Crew du Bronx. Ils n’avaient pas de spectacle. Ils en ont créé un spécialement pour Suresnes, et faisaient des allers-retours entre Suresnes et le Bronx. Pour compléter la programmation, j’ai invité des spectacles de claquettes amércains, Steps Ahead Tap de Los Angeles et Hot Foot de New York, et trois petites compagnies de hip hop françaises, Aktuel Force, Macadam et Art Zone. En clôture, nous projetions le film Paris is Burning, référence absolue du voguing et de la communauté afro-américaine LGBT que Willy Ninja était venu présenter. Donc nous avions une programmation assez ouverte. Ça a été un moment incroyable de folie, il y avait quelque chose de généreux et de chaotique. Jamais je n’aurais imaginé que ça durerait 30 ans ! Et que j’aurais accompagné tous ces danseurs et chorégraphes.

DCH : Vous avez contribué à la promotion des interprètes, en les conviant à rencontrer des chorégraphes…En cela, vous avez imaginé votre rôle de directeur de festival plutôt comme un producteur…

Olivier Meyer : Oui, je suis producteur, entrepreneur, j’aime me mettre en danger. J’aime être au bord du précipice pour voir ce que je vais faire, dans une situation d’urgence absolue. Alors là, je plonge. La plupart du temps, je ne me fais pas trop mal, car il y a quelque chose qui sort de l’urgence et de la nécessité. Des intuitions. Avant le théâtre de Suresnes, j’ai fait beaucoup de production. C’est le risque lié à l’entreprise, à la production nouvelle qui m'a toujours passionné, intéressé, même en dehors du théâtre. Producteur ne veut pas dire banquier. J’ai fait ce choix d’accompagner les artistes, d’être bien présent à leurs côtés, pas esclave ni courtisan. Amoureux, complice, exigeant. Je pense qu’on ne peut pas faire ce métier sans être un peu amoureux. Amoureux de la vie, non des personnes, mais de ce qu’ils font, de leurs aspirations. Quand j’ai invité Roland Petit, on m’avait promis l’enfer. Et il était sans doute assez insupportable mais c’était une personnalité. J’aime ces gens qui, quels que soient leurs terribles défauts, handicaps, mauvaise foi, autocentrage etc. ont quelque chose qui les pose au dessus de la moyenne. Producteur oui, mais pour avoir sa place dans la production. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas seulement de mettre à disposition des espaces et de l’argent, mais de travailler ensemble. Eux à leur place et moi à la mienne. En pouvant nous parler professionnellement, respectueusement, avec bienveillance et complicité, mais surtout franchement, du spectacle en train de se créer. Au final, ce sont eux qui décident, bien sûr. Les artistes exposent leur fragilité. Il faut les en remercier et non s’en servir. 

DCH : Diriez-vous que Suresnes Cités Danse, en 30 ans a participé à l’évolution du hip-hop ?

Olivier Meyer : Oui absolument. C’est l’incroyable multiplication des propositions, et leur singularité qui a contribué à son succès. Au départ, les propositions étaient plutôt uniformes. A Suresnes, grâce aux métissages avec d’autres techniques ou d’autres musiques, se sont développées progressivement, toutes sortes de rencontres avec d’autres univers chorégraphiques et musicaux, contemporains et classiques. Aujourd’hui je vois des propositions qui se mixent exagérément avec la musique classique, idée que nous avions initiée avec Régis Obadia et les suites de Bach. Maintenant tout le monde s’y met et associe le hip-hop à la musique baroque. Oui ça fonctionne, mais il ne faut pas que ça devienne une recette. Oui, nous avons contribué à élargir et diversifier les propositions, développer un public, faire reconnaître des talents émergents, à mettre les femmes – danseuses et chorégraphes – à l’honneur. Je dirais même, que ce soit Kader Attou ou Mourad Merzouki, leur passage à Suresnes a été décisif pour leur reconnaissance au sein d’institutions comme les CCN. Sandrine Lescourant m’a dit « vous m’avez donné ma chance. Je suis passée à Suresnes et cela a engendré 30 représentations ». Pour Amala Dianor, Suresnes a été le point de départ de sa carrière. Nous avons reçu de nombreux témoignages de chorégraphes pour ces 30 ans qui vont dans ce sens et j’en suis très heureux. 

DCH : Quels sont vos souvenirs marquants ?

Olivier Meyer : J’en ai énormément. L’immense édifice de souvenirs dont parle Proust.

La première édition était insensée. Outre la représentation, ce qui se passait avant et après dans le foyer était inimaginable. Ils se mettaient à danser, à improviser jusqu’à tard, à se casser les vertèbres sur le béton du foyer. Dans le hall tous les danseurs français venus de banlieues, même éloignées, étaient là pour les rencontrer. Il y avait une incroyable vigueur, une prise de risque, une folie magnifique. 

Je me souviens aussi de Blanca Li et Ousmane Sy qui avait 18 ans, il campait un show man incroyable, à l’avant-scène de cette revue joyeuse qu’était Macadam

Étant donné la conjoncture actuelle, de Laura Scozzi qui mettait les danseurs en costumes cravate et les danseuses en Chanel pour aller braquer une banque, a été un grand moment, tout comme Barbe-Neige et les petits cochons au Bois dormant, mais aussi Asphalte de Pierre Rigal. Je pourrais multiplier les souvenirs de réussite qui ont d’ailleurs dépassé la France lors de tournées mondiales. Je revois encore José Montalvo au standard du théâtre qui attendait depuis quatre heures Walid Boumhami pour une répétition, et lui disant « tu es complètement destructuré »!  Quinze jours après la création de la Mitrailleuse en état de grâce à Suresnes, Montalvo est allé créer à Lyon Paradis ! Angelin Preljocaj qui avait recruté quatre danseuses et les avait fait travailler avec une précision qu’elles n’avaient jamais connu, sans jamais les lâcher, avec un résultat formidable. Et Andrew Skeels, totalement inconnu au bataillon en France  et qui m’a affirmé : « you change my life ». Beaucoup de chorégraphes peuvent le dire sans cette exagération américaine, mais souvent Suresnes a été un moment important dans leur histoire.

DCH : Suresnes Cités Danse a été également une destination phare pour les danseurs, grâce notamment à ces célèbres auditions…

Olivier Meyer : Nous avons commencé très tôt à mettre en place des auditions pour sélectionner des danseurs pour les créations « made in Suresnes ». Ils venaient de toute la France pour participer au festival et rencontrer des chorégraphes. Farid Berki a auditionné en 1995 pour le spectacle de Doug Elkins, Chantal Loïal, qui pensait ne pas avoir un physique de danseuse hip-hop pour celui de José Montalvo… et en est devenue une interprète centrale. Ousmane Sy est venu pour Blanca Li, Jann Gallois pour le Roméos et Juliettes de Sébastien Lefrançois… Beaucoup de chorégraphes ont démarré à Suresnes comme interprètes. Amala Dianor avec Régis Obadia pour Play Back (2003), et même Kader Attou, Mourad Merzouki et Franck II Louise ont été danseurs pour La Nuit partagée de Jean-François Duroure en 1994. 

Cette année, nous avons fait une audition pour Hip hop Opening. Mais Suresnes Cités Danse ce sont aussi toutes les actions dans la ville, en dehors du festival, qui sensibilisent à la danse dans les établissements scolaires, ou les master classes pendant le festival. 
 

DCH : Quel festival avez-vous imaginé pour célébrer ce trentième anniversaire ?

Olivier Meyer : Suresnes Cités Danse a toujours fait naître de nouvelles propositions, des rencontres, des engagements de chorégraphes, d’interprètes pour faire quelque chose de nouveau. C’est un festival de production. Ça constitue depuis toujours le cœur du festival, on invente avec les artistes, on les accompagne et on imagine une manifestation qui va brasser de nombreuses propositions différentes qu’on espère passionnantes. Cette année ce sont donc neuf créations et 27 représentations. C’est un gros gâteau d’anniversaire, augmenté par le fait que la précédente édition a dû être annulée. J’espère que nous pourrons la présenter dans son intégralité malgré ce virus. Ça nous met face à cette conscience de notre propre vulnérabilité. C’est ce qui nous confère notre humanité. L’ouverture, Hip-Hop Opening confiée à Saïdo Lehlouh et Bouside Ait Atmane et la fermeture avec le Casse-Noisette de Blanca Li, sont des commandes et productions du Théâtre de Suresnes. Pierre Rigal vient créer Asphalte 2, après avoir éléctrisé le festival en 2009 avec Asphalte et Mickaël Le Mer nous offre Les Yeux Fermés. Dans M, Nora Granovsky explore le lien entre la parole et le corps avec le danseur de hip hop Sofiane Chalal.

Amala Dianor est présent avec Siguifin (lire notre critique), Kader Attou avec sa Symfonia Piesni Zalosnych du compositeur polonais Henryk Górecki, Farid Berki avec Lockin for Beethoven3.0, Jann Gallois avec Ineffable (lire notre critique), et Rafaël Smadja avec la création de Molo(kheya). Il fallait que ces anciens qui ont fait partie intégrante de ce festival soient là. J’ai tenu à reprendre One Shot d’Ousmane Sy (lire notre critique) dit Baba qui nous a quittés si brutalement en décembre 2020. Bref, il y a beaucoup de garçons, beaucoup de filles, ce sont toujours des nouveautés avec des anciens qui font du neuf, et des nouveaux, comme Nora Granofski qui n’est jamais venue. C’est une association de fidélités et de nouveaux entrants, comme toujours !

Propos recueillis par Agnès Izrine

Suresnes Cités Danse du 7 janvier au 13 février 2022

Image de preview : Hip.Hop.Opening © Dan Aucante

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