« Ineffable » de Jann Gallois

Heureusement, Jann Gallois ne réussit pas tout. Son nouveau solo, Ineffable, dans laquelle la jeune chorégraphe s'est beaucoup investie témoigne toujours de ses brillantes qualités d'interprète, de créatrice et cette fois, en plus, de musicienne. 

Il y a quelque chose de profondément rassurant à ce qu'Ineffable présente quelques défauts. Le parcours météoritique de la chorégraphe à qui tout semble réussir, qui cumule les résidences, les partenariats et qui fait aujourd'hui figure de référence nationale en matière d'artiste émergente aurait fini par y perdre sa fraîcheur ; elle nous rappelle que malgré les honneurs et les pompes, elle reste une jeune créatrice, fragile, en recherche, avec ses doutes, ses envies et ses faiblesses. 

D'abord, il y a un enjeu. Avec ce solo, Jann Gallois entame un nouveau cycle dont les étapes sont déjà parfaitement planifiées : un duo est déjà sur les rails avec un danseur de flamenco, les pièces de groupe se profilent, l'ensemble dans la perspective d'une approche de la spiritualité. Tout cela se nourrit d'un fort tropisme nippon, avec séjour à la Villa Kujoyama à Kyoto, fascination pour les tambours Taïko et goût avéré pour le rituel. Et Jann Gallois, pour avoir pâti comme tout le monde de la situation, a néanmoins bénéficié de l'appui sans faille de ses soutiens, donc de moyens de production pour une résidence à Montpellier soutenue par la Fondation BNP Paribas. Ce qui place cet Ineffable dans la catégorie des productions à suivre, nécessairement… 

Galerie photo © Laurent Philippe

Mais la pièce s'avère rétive à la description. Il y a en effet plusieurs propositions qui se succèdent, montées au noir, avec des changements de climats et de structures extrêmement marqués. L'entrée, Jann Gallois de dos, stricte, les tambours dans le fond, possède cette puissance hiératique qui répond au projet tel qu'annoncé. Mais la relation entre la véritable joute avec les tambours et la démonstration de maîtrise musicale  – cor et berimbau – , le jeu avec la console électro puis le solo de danse, forcent un peu le propos en le surchargeant. On peut avoir le même sentiment de profusion un peu redondante, quand, installant une sorte de chaire en tubes d'acier au centre du plateau, sur une tournette elle-même fixée sur un praticable autour duquel un jeu de leds cachés sous un surplomb, débordant le dit praticable, tourne également… Et que la danseuse se livre à une sorte de parodie de prêche volontairement surjouée dans une gestuelle que la force centripète contraint ! Trop d'intention tue l'intention et l'intensité aussi. 

Pour autant, Ineffable témoigne des qualités d'intériorité qui font de Jann Gallois une danseuse remarquable et de l'intelligence du propos qui rend ses œuvres passionnantes. Mais là, il y en a plusieurs qui cherchent à occuper le devant de la scène, toutes en même temps. Au moins deux variations aux déliés d'une fluidité remarquable, un spectacle de wadaïko dans lequel le hiératisme et la gestuelle épurée de la danseuse étonnent de maîtrise d'autant que, crise sanitaire oblige, le voyage de formation au Japon initialement prévu n'a pu se faire. Voilà au moins trois spectacles, sans compter le décor particulièrement lourd et le dispositif musical qui ne s'intègrent pas complètement à l'affaire et pourrait faire l'objet d'une manière de forme concertante spécifique ! Beaucoup pour une seule proposition… 

Galerie photo © Laurent Philippe

C'est en cela que la chose est rassurante : comme toute jeune chorégraphe, Jann Gallois a envie d'en dire le maximum, là, tout de suite, des fois que l'opportunité ne se représenterait pas ! Et comme les bonnes fées de la production se sont penchées sur elle avec une prodigalité rare, elle en a profité. C'est de bonne guerre, mais un piège tant des deux façons de paralyser un créateur, l'assèchement des moyens est la plus visible, mais l'ensevelissement sous les possibilités la plus sûre…

On reverra Ineffable, après que l'œuvre aura tourné, se sera affinée et débarrassée de beaucoup de ces scories qui auront fécondé les autres créations en gestation. La situation privilégiée de Jann Gallois lui offre un luxe nécessaire, celui de faire des expériences. La chance, c'est qu'elle a les capacités d'en tirer leçon. 

Philippe Verrièle

Vu le 1er juillet 2021, au Studio du CCN de Montpellier dans le cadre du festival Montpellier Danse 

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