A Marseille, le festival + DE GENRES entravé, mais résilient

Les créations de Camille Mutel, Arthur Perole et David Wampach au KLAP, malgré la fermeture au public. 

Un festival, ou ce qu’il en resta, à savoir quatre compagnies sur les douze qui étaient prévues pour évoquer le corps sous toutes ses coutures, à la Maison pour la danse créée à Marseille par Michel Kelemenis. Contraint à renoncer à la venue des compagnies internationales, notamment Tania Carvalho et Marco da Silva Ferreira du Portugal, il sauva une seule journée, présentant aux professionnels quatre projets soutenus par KLAP. Quatre sur douze, c’est un sur trois, et donc la jauge probablement disponible pour les salles de spectacles lors d’une réouverture des salles. Drôle de coïncidence…

Ce festival, dit Kelemenis, « n’est pas tant un programme sur les notions de genre, mais une façon de faire entrer le regard des spectateurs dans les questions du corps : corps très centrés sur le féminin ou le masculin et tout ce qui se situe entre les deux, mais aussi la réflexion sur un corps politique sans oublier le corps poétique. » En ce sens, le titre de la toute nouvelle création d’Arthur Perole résume comment, en ce moment, la danse est en train de lutter contre sa propre absence : Nos corps vivants. Autant dire que derrière les portes fermées au public, elle continue à (faire) voyager et de provoquer des rencontres. 

Deuxième pièce à conviction : La remarquable envolée, autour d’une table carrée, entre David Wampach et Dalila Khatir : Algeria Alegria. Remarquable et réjouissante, d’autant plus que ce duo a encore le temps de voir le coronavirus tirer sa révérence, car la création définitive aura lieu en mars 2022. Le trio de créations est complété par Olivier Muller qui se présente en Horrible Pugilist Brother et demande: « Un corps peut-il en contenir des millions ? » 

Un festival en son quartier

« Dans chaque proposition, KLAP est engagé dans la production et l’accompagnement. Ce festival est aussi l’un des rares moments où nous faisons de la diffusion, car KLAP est avant tout un lieu de production et de création », dit Kelemenis qui a « attendu six ans avant d’inscrire ce festival dans la programmation générale. » La raison : « Nous sommes ici dans un quartier très populaire, désigné par l’état français comme le quartier le plus pauvre de France, dont la population est issue d’immigrations différentes, et je ne voulais pas inscrire une notion sociétale liée aux genres avant d’avoir atteint un bon niveau de confiance avec la population du quartier, car nous sommes entourés de gens qui n’ont pas le rapport aux lieux de culture tel que nous l’entendons. » 

C’est la rencontre de deux mondes. Aucune proposition ne l’a rendue aussi palpable que Not I de Camille Mutel, avec son calme, sa concentration, son offrande ritualisée où se croisent l’Occident et le Japon [lire notre critique]. Pendant que Camille Mutel, par ses natures mortes et en exerçant moult contrainte sur son corps, mettait le quotidien à distance pour mieux conjurer la vie, les habitants du quartier vaquaient – de manière audible – à leurs occupations, séparés de la scène seulement par la cloison du petit studio du KLAP. Le contraste était saisissant, tout comme l’aisance de la chorégraphe dans l’adaptation des rites à l’environnement muté en raison du coronavirus. 

Au dernier tableau de ce solo à la croisée des cultures, l’exécution des gestes barrière – du gel appliqué sur les mains et le masque posé sur le visage avant de tendre un verre de vin à un spectateur – ajouta un rituel, contemporain et désormais universel, qui s’intégra parfaitement dans une performance portée par le questionnement de la relation à l’autre.

Trois créations « made in KLAP »

Si Camille Mutel a ressenti l’appel de l’altérité et voyagé en terre butô, notamment avec Masaki Iwana dont on déplore la disparition en novembre dernier, le cheminement de David Wampach dans Algeria est un retour aux sources. « Il y a chez moi une forme de dichotomie car je suis né Français, j’ai été élevé dans la culture française et pourtant une part de moi-même est d’origine algérienne », dit-il. Son altérité enfouie se manifeste en la personne de Dalila Khatir – qui lui fait face – coach vocal omniprésente dans les créations chorégraphiques actuelles. Mais elle est aussi comédienne et danseuse. Ici elle monte sur scène et tend la main à Wampach. Littéralement. Elle cisèle ses gestes, fins et répétitifs, miniatures issues de la danse traditionnelle. Wampach, lui, se défait des règles, creuse, fouille, fait effraction dans le t-shirt de sa partenaire, rampe sur ou sous la table, fait éclore une graine de folie face à une danse définie avec joie et précision. Cette rencontre est délicieuse, pleine de faux sérieux et d’humour jusqu’au burlesque, sachant tirer un bouquet d’effets inattendus d’un objet apparemment banal : une simple table. Alegria, en effet. 

Les grandes émotions sont au rendez-vous quand Arthur Perole monte sur la petite estrade, comme s’il devenait cette chanteuse qui reçoit, à la fin, le très beau bouquet de fleurs qui l’attendait là, depuis le début, comme posé sur un piano. En débardeur à paillettes ou veste de fourrure, il valse avec nos rêves de bonheur, sur des balades d’antan. Le slow épouse l’esprit voguing, la sensualité romantique croise des enregistrements glanés à la radio, où des gens dits « ordinaires » évoquent fantômes, soucis de santé et leurs rêves de « se débarrasser de [leur] enveloppe charnelle », ce corps avec le quel on lutte et qu’on aime malgré tout. Pierrot de l’amour, Perole danse le désir de vivre et sublime le kitsch d’une échappatoire très show, où tout est illusion, et pourtant nous est nécessaire. Nos corps vivants rappelle à quel point nous avons besoin de nous élever, chacun.e à sa façon, sans jugement de valeur, mais en acceptant notre humanité grâce à l’art, le beau et le rêve. Ce solo accompagné par Marcos Vivaldi (musique live) est un poème dansé en grande sincérité. Touchant et désirant. 

Les professionnels présents ont également vu Olivier Muller, interprète chez Christophe Haleb, David Wampach ou Mette Ingvartsen (entre autres). L’artiste hybride, autant plasticien que chorégraphe, exposa les matières de sa création à venir, Horrible Pugilist Brother, où s’invitent le monstrueux et la métamorphose. En résidence au KLAP, il est parti sur les traces du Faune, et de ce qu’il y a d’animal et de végétal en nous, en lui, dans son rapport à l’argile, à l’air et à son corps comme matière ultime. Il sculpte ses masques et avec eux son futur solo qu’on attend avec beaucoup de curiosité. Dans son rapport à la matière, il rejoint la recherche plastique de Camille Mutel et du festival + DE GENRES, titre qui vise également les genres artistiques, comme le souligne Michel Kelemenis: « Pour cette édition, nous avions prévu un spectacle marionnettique de Johanny Bert, un récital et autres formes transdisciplinaires. Le festival est une invitation aux artistes de la danse de se penser différemment et un appel à la liberté dans le regard sur l’autre dans sa diversité. »

Thomas Hahn

Spectacles vus le 17 mars 2021, Marseille, KLAP Maison pour la danse

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