Festival d'Avignon : « Story Water » d'Emanuel Gat

Sur une crête entre musique et danse, une composition à la taille de la Cour d'honneur, portée au comble de la maîtrise. Egalement une interpellation politique, aussi cinglante qu'elle laisse perplexe.

A Gaza, 98 % de l'eau destinée à la population est non potable. Le chômage frappe 69 % de la jeunesse. 84 % des habitants dépendent de l'aide humanitaire pour la satisfaction de leurs besoins élémentaires. Etc. Cette liste, très parcellaire, de données statistiques accablantes, n'est pas tirée d'un tract pro-palestinien. Nous l'aurons recopiée telle que lue sur les murs de la Cour d'honneur du Palais des papes d'Avignon, alors que ces données s'y trouvaient projetées en lettres géantes.

Cela survenait au coeur de la pièce Story Water, d'une façon remarquable, au moins à deux titres. D'un point de vue dramaturgique d'abord : cette interpellation très directement politique venait trancher, sans que rien ne la laisse présager, dans une pièce qui, depuis plus d'une heure, se développait sur le mode de la stricte composition abstraite et formaliste, qui est celle habituelle chez Emanuel Gat, le chorégraphe de cette pièce. A priori, rien ne prédestine cette esthétique à la brusque interpellation du concret. Encore moins à la dénonciation.

Galerie photo © Laurent Philippe

Il faut aussi mentionner cet autre point, contextuel : quoique résidant en France depuis de longues années, Emanuel Gat est israélien ; son geste sera venu ponctuer de manière éclatante un été polémique, voyant la saison culturelle France-Israël vivement contestée par certains milieux militants (et/ou artistiques), prônant son boycott. Cela tandis que des programmateurs et créateurs en soutenaient, au contraire, le bien-fondé, expliquant qu'ils n'avaient à se soucier que de "l'artistique".

Devant les deux mille spectateurs avignonais chaque soir, Emanuel Gat aura démantelé cet argumentaire dualiste, opposant l'artistique et le politique (renvoyant, accessoirement, ce second registre à des menées antisémites supposées). Tout cela n'est pas mince, alors que l'édition 2018 du festival d'Avignon avait choisi d'ignorer toute mention au cinquantième anniversaire de Mai 68 ; pareille option n'était donc en rien synonyme d'un renoncement politique. Cela jusque dans la Cour d'honneur, au moins ces quelques soirs, avec Emanuel Gat.

Galerie photo © Laurent Philippe

Sa pièce s'en est-elle trouvée fondamentalement altérée ? Une fois achevé ce tableau intitulé "Gaza", le quatrième et dernier de la pièce enchaîne. Il s'annonce par un seul mot, projeté en format géant. On lit : Dance ! Des réminiscences folkloriques aux accents joyeux très assumés, prennent alors le relais. Comme si de rien n'était. Toutes les interprétations possibles s'en trouvent ouvertes. Cela autorise donc tout type de commentaire : pour notre part, nous aurions mieux compris que le mot Dance ne s'accompagne pas d'un point d'exclamation. Plutôt que d'en surjouer l'exultation, cette plus grande sobriété dans l'énoncé en aurait accentué la sourde puissance. Perplexité comprise.

Mais enfin, Story Water constitue, en effet, une ode magistrale à la danse, acte de foi et de haute maturité de la part d'un artiste parvenu au comble de la maîtrise. Une dizaine de danseurs, et directement sur scène une douzaine de musiciens (de l'Ensemble Modern, une formation allemande) y évoluent dans une triangulation qui implique par ailleurs l'architecture acérée et implacable de la Cour d'honneur. La chorégraphie lumineuse, également conduite par Emanuel Gat, y déverse des plans francs, heurtés de transitions vigoureuses.

Galerie photo © Laurent Philippe

Successivement empruntée à Pierre Boulez (sa pièce Dérive 2) et, dans une veine proche, Rebecca Saunders (Fury II), la composition musicale s'entend vaste et abrasive, tout en exigente acuité. De grandes lignes de tension, un souffle aride et puissant, emportent cette longue pièce, toute à la hauteur du site d'exception pour lequel elle a été créée. La composition chorégraphique a ces mêmes qualités, de structure rigoureuse portée sur la crête du qui-vive. Tout y semble absolument maîtrisé, et pourtant jamais rien ne s'y complait dans un leurre de stabilité. Une page s'achève, qu'il faut dèjà tourner la suivante, et les principes s'affirment, les logiques s'approfondissent, en même temps que tout se renouvelle.

Il n'y a jamais rien de frontal, de symétrique, ou de centré, dans les lignes d'exposition de cette danse. C'est dire qu'elle se développe dans une organicité des espacements et des reliements, où chaque danseur paraît un pôle d'aimantation dynamique au regard de ses partenaires, tour à tour disséminés, agrégés, dilués, condensés, balayés. Les gestuelles respectives se développent en phrases brèves, incisives, fortement accentuées et ponctuées. On y lit et on y entend des points virgules, des points d'exclamation, double point, et, beaucoup de points de suspension aussi.

Galerie photo © Laurent Philippe

Les trajectoires sont empressées, elles zèbrent et froissent l'espace, qui frémit ou bien se gondole dans un chahut molléculaire et gazeux. On soupçonne une partition constamment remise à l'essai, ouverte à l'inflexion du flux comme à l'appel de l'imprévu. Il y faut un engagement impressionnant des danseurs, de tous les instants, par effleurements cathartiques, traversées d'abymes soudains de silence – et la Cour est alors immensément muette – et grands effondrements au sol.

A plusieurs reprises, les danseurs de Story Water adoptent ainsi, tous ensemble, la position de gisants déposés. Ces grandes absences contrastent avec une rhétorique gestuelle sans cela volubile (ce qui n'est pas synonyme de bavarde). On se gardera de vouloir faire rendre un sens littéral et explicite à cette danse. Toutefois, ces tableaux figés, presque mortuaires, ont pu nous sembler faire alerte sur les menaces du monde, au regard de quoi la référence très explicite à la situation des populations de Gaza serait une déclinaison circonstancée.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 23 juillet dans la Cour d'honneur du Palais des papes en Avignon (72e édition du Festival).

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