« Yuli »

Des rues de La Havane au Royal Ballet de Londres, le film très réussi de la réalisatrice espagnole Iciar Bollain retrace l’incroyable destin du danseur étoile Carlos Acosta.

C’est l’histoire d’un enfant qui n’aimait pas le ballet. Et que son père, à rebours de tous les clichés et les a priori, inscrit contre son gré dans l’une des plus prestigieuses écoles de danse du monde. Cela se passe à Cuba, au début des années quatre-vingts, et l’enfant s’appelle Carlos Acosta. Devenu l’étoile que l’on sait, il est revenu vingt ans plus tard sur les premières années de sa vie - le moment où s’est joué son destin - dans un livre intitulé No Way Home.
Yuli, qui sort le 17 juillet sur les écrans, est l’adaptation très réussie de cette autobiographie.

Ici, pas de biopic lisse et trop convenu à la Noureev, mais un film bouleversant qui touche au cœur, que l’on soit ou non ballettomane. Car l’enfance de Carlos, que son père surnomme Yuli en hommage à un guerrier noir mythique, est d’abord celle d’un gamin des rues dans un quartier misérable de la capitale cubaine, qui frime devant les copains en s’essayant à la break dance et joue volontiers des poings pour frapper ceux qui, parce qu’il suit des cours de ballet, le traitent de « pédé ». Tout sauf un passionné de tours en l’air et d’arabesques, malgré les dons évidents que son père camionneur et petit-fils d’esclave a tôt décelés en lui.

C’est en effet cet homme autoritaire et orgueilleux qui, un jour, a littéralement traîné son fils à l’audition de l’Ecole nationale de Ballet de Cuba. Au vu de ses capacités physiques évidentes, l’enfant est admis haut la jambe, mais bientôt, à plusieurs reprises, il fugue et sèche les classes. Il faudra un internat et la foi obstinée de sa professeur Ramona De Sàa pour que le rebelle s’assagisse, découvre enfin le plaisir de danser et l’excitation de progresser chaque jour grâce à un travail acharné.

La construction du film alterne entre le temps de l’enfance et celui de l’âge adulte lorsqu’Accosta, qui interprète son propre rôle, fait répéter un ballet inspiré de sa vie aux danseurs de sa troupe. Ces moments actuels viennent ponctuer comme autant de respirations les séquences difficiles de la vie de l’enfant cubain de jadis, entre le séjour du père en prison, l’exil à Miami de la grand-mère, la dépression de la mère, la folie et le suicide de la sœur aînée.

Malgré cette succession de malheurs, jamais pourtant le film ne sombre dans le pathos, grâce notamment à l’extraordinaire interprétation des acteurs avec mention spéciale aux deux Carlos enfant (Edilson Manuel Olbera) et jeune homme (Keyvin Martinez, par ailleurs danseur de la compagnie Acosta Danza), et au père (Santiago Alfonso). Les scènes de danse sont empreintes de la même énergie douloureuse que celle qui anime le héros enfant.

Et le fil rouge du film est aussi celui qui a guidé souterrainement la vie de l’étoile Acosta : réussir à refermer la douleur de l’exil, puisque tôt arraché à sa famille pour suivre les cours de danse, le jeune Carlos, auréolé de sa victoire au Prix de Lausanne, quittera son pays à l’âge de dix-huit ans pour rejoindre l’English National Ballet. Sauts dans le temps et retours en arrière permettent, malgré quelques ellipses et raccourcis, de retracer les étapes de son ascension jusqu’à la gloire planétaire. Mais toujours demeure en lui le désir de revenir dans son île, désir aujourd’hui accompli avec la création de sa compagnie Acosta Danza et de son école de danse à La Havane.

Galerie photo © Denise Guerra

L’autre fil rouge, plus intime encore, est la relation heurtée, violente et pleine d’amour entretenue toute sa vie avec ce père qui avait su voir le destin fabuleux qui l’attendait et n’aura de cesse, quitte à s’en faire haïr, de l’imposer à son fils. Enfin, par la fierté de ce même père à revendiquer ses origines, le film rappelle aussi combien il semblait impossible il y a peu encore à un danseur noir ou métis d’interpréter les rôles de prince du répertoire dans les grandes compagnies occidentales, et combien devait être grand le talent de Carlos Acosta pour franchir à chaque fois ce plafond de verre, que ce soit au Royal Ballet, à celui de Houston ou dans tous ceux qui de par le monde entier, l’ont invité en guest star.

Autant d’éléments que le film distille avec sensibilité, porté tout du long par la colère et la passion de l’enfant que l’on sent encore intactes chez l’homme Acosta. « Revivre mon passé, le jouer et le danser pour ce film a été  une expérience intense, douloureuse et apaisante » a-t-il écrit. Pour le spectateur en tout cas, c’est un cadeau plein d’émotion et la découverte d’un parcours humain aussi exceptionnel que la carrière de l’interprète.

En salles le 17 juillet.

Isabelle Calabre

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