Une chorégraphie pour s’évader

Rencontre avec trois des détenues qui sont les interprètes de Soul Kitchen, d’Angelin Preljocaj.

Danser canal Historique : Pour vous comment est né ce projet ?

Lital : Nous avions vu une annonce sur le tableau d’affichage des activités, où figurait une présentation du projet assez brève, si nous voulions nous inscrire par l’intermédiaire du SPIP (Service de Probation et d’Insertion pénitentiaire). Dès qu’on a vu « Danse contemporaine » ça nous a donné envie.

Sylvia : Pour ma part j’ai eu la primeur même avant que ce ne soit affiché, par une amie qui était aussi détenue, et est sortie depuis, qui connaissait le travail d’Angelin Preljocaj. Elle m’a décrit ce que c’était, car je ne le connaissais pas, et elle m’a donné envie de participer. Donc avant même que ce soit affiché, j’ai écrit au SPIP pour dire que si ce projet venait à être établi, je voulais absolument participer, au moins aux ateliers, car je savais qu’il y aurait une sélection et je ne savais pas si je serai retenue à la fin.

Esther : Le SPIP est un à côté des services de justice et d’adminstration qui essaie de mener des actions pour qu’il y ait du culturel à l’intérieur des centres pénitentiaires. Donc c’est une bonne chose. Pour ma part, comme Lital, j’ai vu l’affiche, j’ai toujours aimé la danse. Toutefois, je me suis inscrite avec une petite réserve parce que j’avais un préjugé par rapport à la danse contemporaine et me disais que c’était peut-être un peu trop intellectuel. Je n’étais pas sûre que ce me soit accessible ou d’avoir la sensibilité pour le vivre de l’intérieur, de manière à rendre quelque chose sur scène une fois que les chorégraphies seraient fixées. Et en fait, dès la première présentation –  il y avait un certain nombre de personnes présentes, Angelin, Guillaume qui le seconde –ils nous ont mis extrêmement à l’aise, dans la simplicité, la gentillesse et l’ouverture. On a commencé à faire deux ou trois petites improvisations, et j’ai trouvé ça formidable. Nous étions plus nombreuses au départ, mais beaucoup de femmes ont été découragées, se sont désistées et nous sommes restées ce petit groupe de cinq.

DCH : Aviez-vous déjà vu de la danse contemporaine auparavant ?

Lital : Oui, je connaissais Angelin car il avait déjà présenté des pièces en Israël avec d’autres chorégraphes, donc j’étais avertie de sa renommée et c’est ce qui m’a attiré principalement.

Sylvia : Evidemment j’avais vu à travers la télé, mais sur scène jamais.

Esther : Moi non plus, j’étais plutôt dans le style claquettes, modern jazz, ce qui est un tout autre univers et c’est pourquoi je me disais que je n’allais pas forcément coller à ça.

DCH : Vous aviez déjà pratiqué des activités physiques ?

Sylvia : J’ai fait énormément de randonnée, ainsi qu’un peu de danse orientale quand j’étais adolescente. Je n’ai jamais été dans un club de sport.

Esther : Quand j’étais jeune adulte, et que j’ai commencé à travailler, car mes parents étaient trop modestes pour me payer des cours, j’ai fait un peu de modern jazz, des claquettes et un peu de danse orientale aussi, mais très très peu… Je pense que ça nous donne une habitude corporelle et la possibilité de compter sur la musique. Ce qui est difficile pour les gens qui n’ont jamais pratiqué.

DCH : Vous avez fait les premiers ateliers. Avez-vous tout de suite senti que ça vous apportait quelque chose ? Et quoi ?

Lital : Ça s’est fait progressivement. Les premiers ateliers nous étions en pleine création, explication du projet. Ensuite nous avons élaboré entre nous des idées,  c’est la richesse de ce projet. Chacune a mis sa touche à l’intérieur de la chorégraphie, d’autant plus qu’au fur et à mesure des semaines, nous avons toutes fait preuve de rigueur et d’assiduité, c’est ce qui fait notre force aujourd’hui, et qui se ressent, je crois, sur scène. Mais moi, ça a beaucoup changé mon regard sur moi et sur mon physique. Grâce à Angelin, j’ai pris confiance en moi, et je vois mon corps d’une autre manière. Ce qui signifie que je peux m’apprécier telle que je suis. Cet atelier a provoqué pour moi une métamorphose complète.

Sylvia : Au départ, il y avait une certaine méfiance, comme pour chaque intervenant que l’on ne connaît pas. Il fallait qu’on s’apprivoise et la confiance est venue au fur et à mesure des ateliers. Il faut dire qu’Angelin est extrêmement bienveillant. A chaque fois qu’il nous a dit quelque chose, il a toujours respecté, dit comment il nous voyait, comment il travaillait, ce qu’il attendait. Il a toujours été très clair, et très à l’écoute. Il nous a donné envie de nous investir, de faire chacune de notre mieux. Il nous a beaucoup aidé à nous dépasser. Il a un sixième sens, il sait quand il faut nous pousser, ou quand c’est hors de nos limites. Mais s’il sent que nous en avons la capacité, il insiste et nous finissons par y arriver.

Lital : Il croit en nous, en fait. Et même si on n’y arrive pas sur le coup, on répète jusqu’à ce que nous réussissions. Il n’arrête pas. Ça prend le temps qu’il faut et aujourd’hui c’est merveilleux, parce que nous réalisons que le partage se fait de manière très intensive, et c’est très fort l’osmose qu’il y a entre lui et notre groupe.

Esther : Pour ma part c’était du pur plaisir. Il y a Angelin mais aussi Céline et Guillaume, et tous les trois sont non seulement bienveillants, mais ont une patience vraiment angélique, tout s’est fait dans la douceur et le respect. En même temps, comme le disaient Lital et Sylvia, avec cette perception de « elles sont capables d’aller un petit peu plus loin et on les porte pour qu’elles aillent jusqu’au bout de ce dont elles ont la capacité ». Ils avaient de l’humour quand on ratait, ce n’était pas stigmatisant, toujours avec de la gentillesse, de la rigueur et de l’exigence. C’est cette combinaison qui nous a permis d’arriver à ce résultat en si peu de temps. Ce que je craignais surtout, en effet, avec ma petite expérience de danse, je me disais : « en trois mois ? Avec des gens qui n’ont jamais fait de danse, ça risque d’être juste ». Surtout que nous sommes dans une institution qui est très… Enfin notre disponibilité est très aléatoire, on peut avoir un parloir avocat, ou famille, ou une exigence administrative qui font que nous ne sommes pas toujours disponibles aux jours prévus pour les répétitions. Donc trois mois et ces contraintes, l’équipe est arrivée à un résultat génial, vu d’où nous sommes parties.

DCH : Quand on est spectateur, on repère une sorte d’échauffement et ensuite on imagine que les gestuelles viennent de vous ?

Esther : Oui, effectivement. Quand nous sommes sur les chaises, c’est La Fresque, très sensuelle, qu’Angelin nous a transmise, mais ensuite, ce sont des gestes assez carrés par rapport à la musique, c’est nous mais sur sa sollicitation.

Sylvia : Il nous a demandé de créer, à partir de là, nous avons proposé et Céline et lui ont gardé un maximum de choses qu’ils ont modifiées, arrangées, perfectionnées pour accorder les morceaux les uns aux autres et tout au long de Soul Kitchen, nous avons beaucoup de passages que nous avons improvisés suivant un ressenti, mais toujours avec la supervision d’Angelin. Certaines parties sont créées à partir de contraintes. Mais c’est très vivant, à chaque spectacle, ça peut changer.

Esther : En fait mis à part les moments où nous faisons toutes les mêmes mouvements, Angelin nous a dit « éclatez-vous » , finalement, la contrainte c’est d’être libre !

DCH : Il y a des choses qui vous ont surprises ?

Esther : Non, car nous avons tout de suite compris qu’il fallait s’attendre à tout. C’était très agréable car ça apporte de nouvelles idées.

Sylvia : Je ne m’attendais pas à ce qu’il mette autant de parts de nous dans la pièce. Certes recomposées à sa façon. En fait, il prend les couleurs de chacune pour composer son tableau.  Mais je n’imaginais pas, à quel point il allait prendre de nos caractères, car nous sommes chacune très différentes. Et les harmoniser durant tout ce spectacle en conservant un maximum de nos personnalités c’est formidable. 

DCH : Des choses qui vous ont dérangées ?

Sylvia : Les contraintes carcérales. D’ailleurs Angelin ne s’est pas plaint, mais il y a beaucoup d’obligations, et les jours où ils sont restés coincés à l’entrée, à la sortie, ou même lors de rendez-vous où l’une ou l’autre s’est retrouvée bloquée… Angelin s’est adapté à chaque fois et ne s’est pas découragé. Alors qu’à certains moments la situation était presque désespérée. Il y a un mois on s’est retrouvé à deux sur quatre, car Esther était sortie avec son bracelet… Ce sont des contraintes qu’ils ont réussi à surmonter.

Esther : Et nous avons réussi à recréer la symbiose alors que j’étais isolée à l’extérieur du groupe.

Sylvia : En détention, certains travailleurs nous ont aidé à faire avancer ce projet. Mais c’est une machine très lente, la détention, et trois d’entre nous travaillaient le matin jusqu’à 13h15 et nous enchaînions à 13h30 pour l’atelier, et c’était un peu embêtant.

Esther : Et ils nous faisaient descendre pour qu’Angelin et l’équipe ne puissent arriver qu’à 14h15 dans le meilleur des cas ! Et elles étaient coincées à attendre.

Sylvia : Malgré tout ça on était tellement contente, ça nous redonnait de l’énergie de participer.

Esther : Je suis sortie le 4 juin, mais quand on était en répétition je n’avais plus l’impression d’être en prison, mais libre.

Sylvia : Nous avions une salle dévolue aux activités, notamment au yoga pour les hommes. On ne pouvait pas y accéder autrement.

DCH : Est-ce qu’au niveau corporel, ça vous a donné l’occasion de vous confronter à un espace plus grand que celui que vous occupez d’habitude ?

Lital : Pour moi, le gymnase et la cour de promenade sont tout de même spacieux, mais ce n’est pas pareil, parce qu’on ne peut pas s’y mouvoir comme dans cette pièce-là, qui me permettait de faire ce qui me passait par le corps plus que par la tête, finalement. Et rien que ça, c’est une chance, pouvoir se permettre, se bouger.

DCH : Après ?

Esther : On espère que l’aventure va continuer puisqu’il semblerait qu’elle a suscité de multiples intérêts. Que ce ne soit pas une dernière, mais une dernière à Montpellier.

Bien entendu nous n’avons aucune marge de décision. Mais, si je puis dire, c’est une bonne communication pour Les Baumettes. Il faut voir les choses telles qu’elles sont. Donc les responsables de ce fameux Service de Probation etc vont faire en sorte de valoriser le travail abouti qu’on a pu fournir et ne vont pas dire non si nous sommes sollicitées ailleurs. Reste que ce sont les juges qui décident et donnent les permissions.

Sylvia : Plus qu’une publicité, je pense qu’il y a un réel investissement de la part de la pénitentiaire, car je suis certaine que ça a été compliqué à mettre en place, c’est une première, et une grande prise de risque au final, parce que justement ça n’avait jamais été tenté. Et je pense qu’ils sont contents et fiers de nous, et je suis persuadée que s’il est possible techniquement de continuer, ils feront tout pour nous aider, la SPIP, la Pénitentiaire et peut-être même les juges. Quant à l’avenir, nous ne savons pas.

Lital : C’est une très belle opportunité qu’on nous a offert aujourd’hui et ça démontre aussi que le statut de détenue n’est pas que derrière les murs. Et je pense que c’est très important pour les regards extérieurs. Comme l’a dit Sylvia, c’est nouveau, c’est un projet qui a été mis en place, une prise de risque. C’est une réelle réussite y compris pour le groupe. Ça signifie que la réinsertion, mine de rien, elle démarre ici. Car peu importe les étapes qu’une personne a pu faire dans sa vie, elle est capable de réussite si elle en a vraiment envie.

Esther : Je pense que c’est important par rapport à l’ensemble de la population, et grâce également aux articles de presse, car ça vient gommer les stimagtisations, les représentations que les « bonnes gens » (selon Georges Brassens) peuvent se faire des détenues. Nous sommes des gens comme eux, et les accidents de vie, ça arrive, et cette portée-là, au niveau du regard social, est très importante aussi. Même s’ils viennent avec une bienveilance particulière du fait de notre statut, il joue, y comris de manière positive. Il a quand même un impact.

Lital : Nous sommes heureuses de participer à ce projet et de transmettre cette bonne humeur au public, mais surtout de faire honneur à Angelin, qui a tellement donné pour nous, et à toute l’équipe du Pavillon Noir et du Ballet Preljocaj.

Sylvia : Ça restera dans notre cœur toute notre vie.

Esther : Je pense à tous les autres détenus, qui peuvent eux se regarder différemment, et se dire, nous aussi on pourrait faire quelque chose – pas forcément dans la danse – quelle que soit la discipline, mais quelque chose qui fasse qu’on nous regarderait comme des gens normaux et je pense que c’est un message pour tous les autres détenus.

Lital : De porter un autre regard, sur le/la détenue, de donner une chance, tendre une perche à quelqu’un, et je vais citer une phrase de Jean Cocteau, qui m’est chère et qui résume, je pense, cette expérience : « Passer d’un visage qui dévisage à un visage qui envisage ».

Propos recueillis par Agnès Izrine

Lire notre critique et notre entretien d'Angelin Preljocaj

Festival Montpellier Danse

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