Danser hors les murs de la prison, une échappée belle

Fort de son Groupe Urbain d’Intervention Dansée amenant depuis 1998 la danse en des lieux inattendus (prisons, gares, bibliothèques hôpitaux…,  Angelin Preljocaj crée Soul Kitchen pour cinq femmes détenues. Tour à tour énergique et méditative, la pièce fait événement humain et artistique au Festival Montpellier Danse.

C’est une première dans le monde de la chorégraphie contemporaine à ce niveau de notoriété. Montpellier Danse a accueilli en ouverture Soul Kitchen, une « cuisine de l’âme » et des sens inspirée notamment du titre éponyme signé Jim Morrison pour le premier album des Doors. Et des Nourritures terrestres d’André Gide, dont des extraits sont lus sur scène par les interprètes hors normes. Ainsi, ce « Apportez-moi du vin/Que je tache ma robe/Car je chancelle d’amour/Et l’on m’appelle…» Chaque danseuse détenue défilant en ligne au micro face public complète alors la phrase par son prénom : Malika, Esther, Silvia, Sophia, Lili.

La trame gestuelle de ce quintet est rigoureux visuellement avec ses chorégraphies symétriques, décalées, alternées ou collectivement à l’unisson, duo en première ligne, trio en seconde. Elles ne sont ainsi pas sans évoquer certaines dramaturgies mouvementistes de la pièce Le Parc (2003) notamment.

Mais l’essentiel est dans le quotidien incarcéré d’une choralité féminine dansante et parlante inédite. Elle se déploie sur un canevas d’enchaînements reconduisant une vision abstraite de gestes et postures du quotidien décalés vers l’abstraction. D’où ces variations sur le corps assis, les bras parcourant rapidement les jambes d’une énergie singulière. Le corps s’élève vers la possible fenêtre haute camérale et carcérale. Le sommeil, lui, est suggéré en ces danseuses étendues, corps fléchés au sol.

Couleurs, saveurs et danses de France

Sur le plateau du Studio Merce Cunningham, elles entrent revêtues de fluides pantalons noirs et de hauts colorés. Dont le rouge, le bleu et le blanc cassé du drapeau national. Avant de préparer de petits gâteaux aux fragrances d’enfance filant sur toute la pièce alors qu’ils cuisent au four, comme elles le font en cellule. Résonne alors la mythique ouverture de l’opéra La Pie voleuse due à Rossini - histoire d’une servante accusée d’avoir dérobé une cuillère. Et popularisée par le film Orange Mécanique de Stanley Kubrick. Pour des instants de sororité et dialogue entre femmes ramenant de loin en loin à des figures du ballet classique.

Mais le contexte dansé est ici à mille lieues de toute violence. Furtivement, les duos complices se dessinent façon délicat badinage sororal de ballet néo-classique ou cinéma oriental célébrant la solidarité entre femmes. « C’est ça qui est bien dans la danse, c’est que les choses se passent avec le corps, le regard, le toucher, les sensations », relève Angelin Preljocaj. En centre de détention, les femmes ont souvent des corps en souffrance, solitaires, tendus. Des corps contraints. Qui ne savent plus se poser. La danse n’est-elle pas une manière de désembastiller un corps parfois anesthésié, engourdi ?  « Il reste un endroit où aller » chante en anglais Jim Morrison dans Soul Kitchen. Et ce lieu, ce pourrait être le mouvement chorégraphié au cœur d’un travail de « remise au monde ».

Bertrand Tappolet

Retrouver les sens et le sens d’une vie

Entretien avec Angelin Preljocaj, chorégraphe
(Lire notre entretien avec les danseuses de Soul Kitchen)

Danser Canal Historique : Pour l’anthropologue français David Le Breton le travail de la danse en prison sous la direction d’un chorégraphe se confond pour la personne détenue avec une «purification intérieure qui s’opère» pouvant dénouer des fractures de la vie.

Angelin Preljocaj : Ces propos sont beaux, pertinents. Et révélateurs du processus créatif que j’ai mené, plus inconsciemment que précisément en ce sens. Mais se sont révélés progressivement tant l’effet ressenti que produisait cet atelier que le résultat de l’exploration du toucher entre ces femmes qui n’avaient jamais dansé. Mais aussi l’expérience du regard, celle de la vue souvent empêchée au quotidien d’une prison. Soit l’accès au monde. Qui se fait par les sens.

DCH : Comment s’est déroulé concrètement le processus de création ?

Angelin Preljocaj : Dès mars 2019, ces femmes volontaires ont suivi un atelier danse, à raison de deux séances hebdomadaires filant sur deux heures et demie chacune. Il fallait s’adapter à une grille de lecture de l’administration pénitentiaire. Les détenues choisies devaient faire de longues peines et les avoir purgées pour moitié, condition pour pouvoir sortir de prison.

L’administration carcérale considérait que ce programme s’inscrivait dans un processus de réintégration et resocialisation de nature bénévole pour les danseuses. Je n’ai néanmoins pas suivi l’avis de l’administration, choisissant de les rémunérer, afin de reconnaître la qualité de leur investissement. J’ai ainsi œuvré avec elles au même niveau d’exigence et de sérieux que pour une production du New York City Ballet (Spectral Light, La Stravaganza).

DCH : Dans Les Nourritures terrestres, André Gide écrit : « Comprendre, c’est se sentir capable de faire ». Comprendre des comptes de huit, votre alphabet chorégraphique fut pour ses femmes un vrai défi. Et pour vous aussi, dans la transmission.

Angelin Preljocaj : Le récit de Gide est venu tôt, pareil à une évidence. Pour apporter une ligne dramaturgique à ce projet. Un extrait des Nourritures terrestres a été choisi et lu sur scène par chaque interprète. Il existe aussi un autre passage qui leur est commun. Il révèle leur identité, le besoin incompressible et inconsolable d’amour qui les matrice. « Apportez-moi du vin, que je tâche ma robe, car je chancelle d’amour, Et je m’appelle… ». Puis elles disent leur prénom. Nommer une chose, c’est la faire exister. L’idée remonte aux premiers philosophes de l’Antiquité grecque.

Il y a une dimension libératoire, exaltée et exaltante dans ce poème. C’est une façon de dévoiler la grande part d’amour présente en elles. L’accident de parcours d’une vie les ayant menées en incarcération ne les résument pas. Or leur être est bien plus riche que ce seul acte ». C’est l’infinité des versions de ces femmes en elles que cette création s’essaye à révéler. Comme chorégraphe, c’est la première fois que je collaborais avec des non professionnelles pour une création. Soul Kitchen dessine mon expérience artistique la plus forte depuis une décennie.

DCH : Quelle est la fonction du passage de La Pie voleuse de Rossini qui ouvre le spectacle ?

Angelin Preljocaj : Il s’agit d’un sas permettant à ces femmes de se préparer à être regardées. Ne pas, dès l’entame, qu’elle se trouvent absorbées dans un grand mouvement chorégraphique. A mes yeux, voici également un moment où le public peut satisfaire une « curiosité » envers ces femmes et leur vraie vie vécue. Et de les identifier dans leurs gestes intimes, leurs apparences et physionomies contrastées. Une fois cette étape passée, nous sommes sans doute davantage prêts à les regarder danser. Il s’agit donc de consigner le regard développé autour du corps de ces êtres. Ceci avant d’attaquer un regard sur le mouvement, la présence, la manière de se compter, les relations qui les unisse. C’est une scène d’exposition des caractères et personnalités. Le signe qu’elles inscrivent in fine au sol grâce à de la farine, est, quant à lui, un signe de liberté au sein d’une fort ancienne tribu berbère.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Soul Kitchen a été vu à la première le 23 juin 2019 au Festival Montpellier Danse

 

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