Rencontres chorégraphiques 2021 : une édition très particulière

Pas facile de présenter un festival deux fois reporté alors qu’une nouvelle directrice prend ses fonctions…

Bonne nouvelle: Les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis (RCI) peuvent enfin accueillir leur public et les artistes. Enfin, car il s’agit d’une édition « très attendue », et c’est le moins qu’on puisse dire. Si l’adage est généralement vide de sens, il devient ici incontournable. On verra par ailleurs bel et bien l’édition 2021, même si elle prend racine dans celle de 2020, d’abord reportée du printemps à l’automne [lire notre entretien] et finalement annulée au profit de l’édition 2021. Mais une partie des spectacles a pu être repêchée pour ces Rencontres, qui sont aussi les dernières programmées par Anita Mathieu. 

La nouvelle ère des Rencontres chorégraphiques a pourtant déjà commencé puisque celle qui commença en 2000 à donner à la manifestation son identité actuelle vient de prendre sa retraite. C’est sa successeure qui accueillera les artistes et le public, et c’est donc le moment de la présenter: Il s’agit de Frédérique Latu, nommée à l’unanimité par le jury à poursuivre l’aventure de ce rendez-vous au rayonnement international. Elle rejoint l’équipe des Rencontres chorégraphiques depuis l'Échangeur - CDCN Hauts-de-France dont elle était la directrice déléguée depuis 2014. 

L’édition 2021 est donc une édition de transition, comme le fut l’édition 2000. Et, on l’espère, une édition unique puisque toujours empêchée de recevoir le public dans les conditions habituelles. Les jauges seront réduites, et le couvre-feu, même élargi de deux heures, n’est pas l’ami des longues nuits chorégraphiques en Seine-Saint-Denis auxquelles Anita Mathieu nous avait habitués. Il y aura du gel hydroalcoolique, des masques et autres gestes barrière, mais les artistes seront sur scène !

On peut bien sûr se dire qu’un festival qui ouvre le 19 mai, et donc le jour de la réouverture des salles fixé par Emmanuel Macron, aurait adapté son agenda en fonction des annonces. Ou bien, mieux, qu’Anita Mathieu ou Frédérique Latu auraient su convaincre l’hôte de l’Elysée qu’il fallait absolument éviter à certaines compagnies un troisième report de leurs représentations dionysiennes. En vérité – si une vérité unique existe encore – la synchronicité est le pur fruit du hasard. Et pour cela, justement, un signe encourageant. Pour les Rencontres ainsi que pour Maxence Rey, Meytal Blanaru [lire notre interview], Marco d’Agostin, Smaïl Kanouté, Benjamin Kahn, Cassiel Gaube et Pol Pi, qui devaient déjà faire partie de l’édition 2020. 

Solos en identités multiples

Solos, duos, quintets et même une pièce pour onze interprètes (de Cindy van Acker) sont présentés entre le 19 mai et le 20 juin. Et il ressort que la forme du solo donne aujourd’hui une liberté et une force particulières aux chorégraphes et interprètes pour aborder des sujets sensibles, pour exprimer une singularité universelle, avancer des revendications, partager des troubles et inscrire leur authenticité radicale dans une quête qui concerne leurs vies et non seulement leur travail de création. 

Le corps est questionné sous toutes ses coutures. Chez Mathieu Barbin, à travers son rapport au travail et aux rêves que ce travail au quotidien enfreint avec le temps, les traces d’une vie qui s’inscrit dans le corps, celui de Sara, alter ego de Barbin qu’il convoque sur scène. Les vies ordinaires de banlieusards français, des « white trash Americans » ou de jeunes rappeurs ont bien plus à voir les unes avec les autres qu’on ne le pense, dit-il, et Sara offre son corps à divers témoignages et réflexions. 

Beaucoup de transformations aussi quand Cherish Menzo revêt des identités diverses, dans Sorry, but I feel slightly disidentified, premier volet d’une trilogie consacrée à notre perception de l’autre et de son corps. Benjamin Kahn a conçu pour et avec elle un solo haut en couleurs où le regardeur est renvoyé aux stéréotypes du genre, de l’exotisme, de l’érotisme et autres identités préfabriquées qui polluent notre inconscient. 

Solos en corps abusés

Chiara Bersani projette le corps comme entité politique et ses 98 cm sur la figure mythologique de l’unicorne, une créature abusée et privée de parole. Elle part donc à la recherche d’Unicornes (Seeking Unicorns) pour donner à cette créature, parfois dénigrée comme mélange de cheval et d’âne, une histoire, une parole, un choix. Comme Raimund Hoghe, Bersani crée un manifeste de la beauté du corps qui est poétique par sa différence. 

Rain de Meytal Blanaru est un solo qui raconte la reconstruction de la chorégraphe après un abus sexuel subi en son enfance [lire notre critique]. De cet acte de résilience, la danse est un outil et finalement, la force qui en permet l’achèvement en transformant le traumatisme en force intérieure. Le corps y parle un langage très personnel, fruit d’une longue recherche débouchant sur des séismes cinétiques intimes et personnels, amplifiés par le fait que Blanaru s’est imposée la contrainte de garder les pieds rivés au même endroit, du début à la fin. 

De corps et de textiles

Dans la série des abus sur le corps de la femme, on pourrait citer la crinoline. Masaku Matsushita est chorégraphe, mais aussi artiste visuelle et plastique, passionnée par le rôle sociétal de la mode et de ses codes. Dans Un/Dress Moving Painting, elle transpose la libération du corps vers un jeu d’accumulation et d’enlèvement, où la promesse de bien-être se transforme en métaphore de corsetage. L’interprète devient le sujet d’une œuvre plastique vivante, faite d’un corps et de larges bandes de tissu structurant le corps, le prolongeant et le libérant…

Et bien sûr, Mercedes Dassy avec I-clit,un solo radical entre pop et hardcore, telle une lutte pour la réappropriation du corps et de la sexualité féminine. Un acte militant autour du clitoris, comme pour arriver au stade ultime de tous ces solos au féminin. Dassy y interroge le féminisme et ses facettes actuelles, dans ses positions (de la pensée comme du corps) parfois contradictoires, de tenues punk en fausse fourrure pour le clubbing. D’où un solo virulent entre fragilité et détermination fracassante qui chante en même temps la pugnacité de la scène bruxelloise. 

Si les tissus et tenues jouent aussi un rôle central dans Sorry… de Benjamin Kahn, il est difficile de les imaginer dans un rôle plus fondamental que dans le manifeste textile de Marie-Caroline Hominal et Nelisiwe Xaba, d’abord prises dans un dédale de fils de toutes les couleurs, elles s’en extirpent pour entrer dans une forêt de lés de tissus, à l’image de leur perdition entre danses glanées sur youtube, doutes sur leur statut d’autrices et autres réflexions hilarantes. Sans doute le spectacle le plus drolatique des Rencontres chorégraphiques 2021. 

Rencontres et échanges

Lesquels ne se limitent pas aux solos et duos. Le trio est un format particulièrement complexe ouvrant des possibilités infinies. Maxence Rey s’en empare pour mettre en mouvement le poème Passionnément de Ghérasim Luca, Smaïl Kanouté invoque les jeunes victimes noires des guerres de bandes et des violences policières et Pol Pi fait subtilement dialoguer trois générations et trois univers de la danse autour de leurs souvenirs et leurs identités dansées [lire notre critique]. 

Et pour monter encore en nombre d’interprètes, les quintets appartiennent à Diana Ashbee et Marco d’Agostin et interrogent ce que nous partageons quand la rencontre devient un terrain d’échange. La Québécoise convoque cinq femmes de différentes générations pour laisser parler leurs corps de souffrance, de désir, de transformation et de paix alors que Marco d’Agostin fait surgir devant nos yeux un récit imaginaire, fait d’échanges de souvenirs, de danses et de chants, pour composer une famille, peut-être fictive, peut-être réelle…  

Thomas Hahn

Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis 2021 Du 19 mai au 20 juin 

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