« Ré-activation, l’art du geste » de Do Brunet

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Notre plateforme s’emploiera à mettre en valeur des films et vidéos consacrés à la danse, des captations de pièces chorégraphiques, mais aussi et surtout des œuvres par elles-mêmes, tous genres confondus – documentaire, expérimental, film d’art, etc. – présentant un intérêt particulier et ayant une incontestable valeur artistique.

Du lundi 3 à midi au lundi 10 janvier à midi, vous pourrez visionner Ré-activation, l’art du geste de Do Brunet.

Sous ce titre énigmatique, l’ex-danseuse passée réalisatrice Do Brunet nous propose un documentaire consacré à la reprise, en 2020, de la pièce emblématique de Daniel Larrieu, Romance en stuc (1985). 

Le mot « pièce » est celui qui convient dans le cas qui nous occupe, précisément parce que, plus ou moins consciemment, le chorégraphe souhaitait alors passer à la mise en scène de théâtre. Dès le début du film réalisé par son ancienne danseuse, il revient sur l’origine de cette œuvre : « Avec le recul d’aujourd’hui, je pense que Romance, c’est un chorégraphe qui veut faire de la mise en scène de théâtre, qui ne se le dit pas et qui va opérer un objet non identifié entre du texte, de la présence physique, de la mise en scène, de la danse, pour essayer de trouver de nouvelles voies. C’est conçu comme un drame, cette pièce. C’est conçu comme la séparation entre le monde de la vie et le monde de la mort, qui est bien définie. » 

Bien que Daniel Larrieu ait introduit dans son opus des éléments théâtraux, voire opératiques, il se rend à l’évidence : « On peut changer de sexualité, on ne peut pas changer de genre de répertoire ! Quand tu es un chorégraphe, tu ne peux pas faire de la mise en scène de théâtre. Quand tu es un vieux chorégraphe, tu ne peux pas être un jeune metteur en scène ! » Un autre de ses collègues, Philippe Decouflé, constata pour sa part qu’il était impossible en France pour un chorégraphe de devenir cinéaste à part entière, ce domaine étant réservé à un tout autre réseau. Larrieu emprunta son sujet théâtral à l’auteur du livret de Giselle (1841), Théophile Gautier, dont il intégra dans la bande son des passages de la nouvelle fantastique Spirite (1865). Il convoqua un « chœur antique néo-punk » , cita des textes d’Empédocle, emprunta une partie de sa gestuelle aux arts martiaux.

Le film nous téléporte illico presto à l’âge d’or de la danse contemporaine française. Grâce à la magie des images d’archives, le spectateur se retrouve au cloître des Célestins, en 1985, et assiste, de loin aux lents déplacements de la petite troupe formant une procession sur un fond musical percussif. Un autre extrait, mieux éclairé par douches lumineuses, montre une femme debout, côté jardin, et un homme, lui faisant face à distance, immobiles vêtus de blanc, immobiles tandis que le corps de ballet manœuvre autour d’eux, marquant bien les pas, la tête penchée en avant, prête à en découdre, bras pliés, poings serrés. Puis on assiste aux répétitions d’aujourd’hui avec de jeunes danseurs en survêtements auxquels Do Brunet, qui faisait partie de la distribution lors de la création, donne des indications et dont elle corrige calmement les gestes. Le générique ayant défilé, intervient Sara Lindon (ex-Denizot), laquelle, des papiers à la main, s’adresse aux danseurs : « J’ai apporté des souvenirs. Il y avait Patrick Bossatti qui avait assisté à toutes les répétitions. J’ai un solo qu’il a dessiné. » La caméra insère les dessins rehaussés de couleur. Nous avions connu Patrick Bossatti à la fac d’arts plastiques de Paris-I, à Saint-Charles, et découvrons par ce film son talent de dessinateur. Sara fait part de son désappointement lorsque le chorégraphe lui dit un jour : «  Non, toi, tu ne danses plus, tu ne bouges plus, tu ne fais que les bras. Ouah ! Tu te dis : merde, pourquoi je ne fais plus que les bras, quoi ? Tu te dis : c’est pas juste ! Bosser pendant deux mois (…) Non, toi, tu ne fais que les bras ».

Sara, Daniel et la nouvelle interprète, Marion Peuta, refont un passage de la pièce en soignant le moindre geste de poignet, le moindre mouvement de bras. Puis la jeune danseuse exécute la séquence seule sur la voix off enregistrée. Du fond du studio, le chorégraphe refait les gestes, au cas où la danseuse nécessiterait de recourir à un souffleur. La réalisatrice utilise alors le « split-screen », autrement dit la juxtaposition de deux images différentes décrivant ici une même section dansée avec, côté gauche, l’archive de 1985 et, sur la droite, une prise de vue plus récente. La jeune danseuse avoue de façon amusante à son aînée n’avoir jamais de « pensée romantique » dans sa vie. Le danseur Philippe Saire, provincial qui découvrait en 1985 la danse « branchouillefrançaise et parisienne », reconnaît avoir « galéré », ne comprenant pas ce qu’on faisait, ce à quoi Larrieu répond : « Moi non plus ». L’acronyme OVNI sera d’ailleurs employé à plusieurs reprises pour qualifier Romance. Larrieu dit avoir voulu rendre hommage à Nijinski – ce qui expliquerait la démarche des danseurs, de profil par rapport au public, leur corps étant incliné. On se remémore un « plié improbable ». Bertrand Lombard se souvient de son apprentissage de la chorégraphie par mimétisme, de la précision du geste et des choses abandonnées. Laurence Rondoni conseille la jeune Élodie Cottet et déclare avoir passé dix-sept ans de sa vie avec Daniel Larrieu, un assez long apprentissage. Jérôme Andrieu, qui a, lui, traversé vingt-deux ans travail en commun, a acquis une connaissance qui lui permet de « comprendre ce dont est faite Romance que je n’ai pas dansée » comme un assistant « qui s’approprie la pièce et qui participe à la donner, à la passer »…

Outre les danseurs actuels Julien-Henri Vu Van Dung, Léa Lansade, Raoul Riva et Sophie Billon, le film présente aussi l’apport des autres collaborateurs artistiques de la pièce : Daniel Cendron, créateur, notamment, des perruques, Mark Betty, le styliste de 85 et Didier Despin, celui de 2019, le scénographe Timney Fowler, Jean-Jacques Palix et Ève Couturier, les compositeurs de la B.O filmés dans leur studio, Françoise Michel, qui, preuves lumineuses à l’appui, communique son interprétation de l’œuvre, selon elle plus cruelle que romantique. Do Brunet ne recourt ni au commentaire en voix off, ni aux sous-titres pouvant nous informer sur les intervenants ; elle use de peu d’effets spéciaux : le split-creen et un court passage en négatif. De même, la structure est transparente, qui va de la transmission par les danseurs d’origine (mis à part, bien sûr, Alain Buffard) de la pièce au résultat final qui ne se voit pas sur scène mais se traduit par les applaudissements du public, en passant par le long travail de ciselure, de mise au point pour ne pas dire mise en scène. Ce en quoi, le documentaire de Do Brunet suit le déroulement logique des films dits « de répétition », tous sur le modèle d’Une étoile est née !

Nicolas Villodre

Ré-activation, l’art du geste
Réalisation : Do Brunet
Montage : Mathilde Renard
Chorégraphie : Daniel Larrieu
Production : Look at Sciences, 
Co productions : Astrakan Collection Daniel Larrieu, Comportements-Sonores.

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