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Quelle(s) danse(s) pour le monde après le confinement - vol. 7

Pour voir comment peut se tenir un festival de danse en pleine crise sanitaire, il a fallu se déplacer jusqu’en Corée du Sud! 

Pas facile en cet été de voir des danseurs sur un plateau, et un public en salle présent pour les applaudir. La Corée du Sud ayant de l’avance sur l’Europe en matière de vie avec l’épidémie, le pays devait avoir des choses à nous dire concernant cette question qui nous intrigue :  A quoi peut bien ressembler un spectacle de danse en pleine crise sanitaire ?

Parlons donc des conditions d’accueil et de représentation en ces temps particuliers. A Séoul, le Ballet Festival Korea a pu avoir lieu au CJ Towol Theater du Seoul Arts Center en juin 2020, et ce alors que la Corée du Sud applique des règles ultra-strictes en matière de prévention du coronavirus. Plus étonnant encore : Le festival a pu accueillir en son sein le Korea World Dance Stars Festival, un gala où se produisent des danseurs coréens travaillant dans des compagnies internationales. Étonnant, car depuis avril 2020, une quinzaine d’isolement strict est imposée à toute personne entrant en Corée. Il va de soi qu’un tel obstacle empêche la venue de compagnies internationales dans le pays. Sans parler de l’obligation, pour les non-Coréens, de se procurer un visa et d’avoir été testé négatif au Covid-19. 

Procédures et quarantaine

Les attentions particulières commencent dès la descente de l’avion, dans lequel le personnel porte par ailleurs des combinaisons de protection intégrales et d’épaisses lunettes, entièrement transparentes mais au design peu élégant. On arrive ensuite dans l’aéroport de Seoul-Incheon, devenu une sorte de gare de triage. Des formulaires sont à remplir en grand nombre et à remettre aux agents , assis derrière des rangées de tables d’accueil improvisées, agents évidemment en protection intégrale. Seuls les policiers qui contrôlent les passeports, visas, empreintes digitales et l’identité biométrique ne portent qu’un simple masque respiratoire et doivent en plus exiger que les candidats à l’entrée sur le territoire ôtent leurs masques, pour l’identification. 

Au passage, ils vous mettent un badge à la simple inscription « Incheon Airport » autour du cou, sans en révéler la signification.Mais ces badges sont d’importance primordiale car ils obligent certains à passer la quinzaine d’isolement dans un établissement gouvernemental alors que d’autres peuvent rejoindre leurs familles ou amis à domicile.

Cependant, l’étape suivante peut tout renverser : C’est le test Covid-19, autre bonjour particulier. Dans le véhicule spécial qui amène les arrivants au poste de dépistage, le conducteur, lui aussi en combinaison de protection, est séparé de ses passagers par une vitre de protection. On a l’impression d’avancer toujours plus vers la dystopie. Ensuite, et bien sûr à la condition du résultat négatif, les deux semaines de confinement sont de rigueur. Et là, pas question de mettre le pied devant la porte ! Les obligations vont loin. La personne confinée doit utiliser et laver sa propre vaisselle, manger et collecter ses déchets séparément. Le confinement à l’européenne est une partie de plaisir, comparé aux menaces de 10.000 euros d’amende et de peine de prison brandies en Corée, où l’on est surveillé par une personne assignée qu’on ne connaît que par téléphone. On doit par ailleurs télécharger une application dont on se sert trois fois par jour pour transmettre un bilan de santé détaillé, en prenant sa température à chaque fois.

Le surveillant contrôle aussi, par la même application, la position géographique de ses sujets. Sauf que dans mon cas, le système est défaillant et signale ma position à des endroits fantaisistes, surtout tard le soir ou en pleine nuit, ce qui fait sonner l’alarme chez moi et la surveillante.

Elle me demande finalement de désinstaller l’application. Dans le même temps, le gouvernement tient à se manifester par un geste de politesse. Il sait que la quarantaine peut être dure à supporter et propose un soutien matériel et moral : Il y a un cadeau !
Par personne confinée, l’état offre entre autres : quatre litres d’eau, quatre kilos de riz, des plats de nouilles, des kimchis et autres condiments, diverses sucreries et bien sûr du désinfectant et du gel hydroalcoolique. Et le thermomètre !

Au théâtre, citoyens ! 

Mais un jour, à midi, la retraite forcée a une fin et c’est le retour dans les rues et les métros bondés, avec leurs propres contraintes spatiales. Le moment venu, le redémarrage sur les chapeaux de roues remet en cause l’idée qu’on s’était faite de la liberté. Mais il faut bien se jeter dans la foule pour se rendre au théâtre, puisque c’était le but de l’opération. Objectif : Le Seoul Arts Center, où la 10édition du Ballet Festival Korea a été organisée dans la salle du CJ Towol Theater. Poumon artistique de la ville, cette cité de la culture emblématique réunit six salles de théâtre, d’opéra et de concerts, auxquelles s’ajoute la fameuse université connue partout comme K-Arts, où se forment pratiquement tous ceux qui deviennent un jour des artistes coréens importants. La danse ne fait pas exception. 

Certes, l’édition 2020 fut très différente des autres. Mais il fallait considérer la tenue même d’un festival comme un petit miracle, vu qu’on pouvait lire dans tous les journaux que le gouvernement avait décidé de fermer à nouveau les musées et salles de spectacles à partir de mi-juin, peu de temps après leur réouverture officielle. La raison: le nombre de nouvelles infections au coronavirus avait atteint le seuil, ressenti comme menace imminente, de 30 à 50 personnes par jour. Dans le pays entier, bien entendu, avec plus de la moitié des cas concernant de nouveaux arrivants dans les aéroports. Moins de vingt infections domestiques par jour, donc. Autrement dit, rien ou presque, vu depuis l’Europe. Mais la Corée met les arguments de son côté, puisque c’est son jusqu’au-boutisme qui semble lui permettre, selon les prévisions officielles, de limiter la récession de son PIB à moins de 3% en 2020. 

La jauge réduite à un tiers

Les mesures sanitaires au CJ Towol Theater sont drastiques. A l’entrée de la salle, tout le monde doit remplir une déclaration: Présentez-vous des symptômes de Covid-19 ? Votre température dépasse-t-elle 37.5°C ? Avez-vous séjourné au cours des derniers 14 jours à un endroit où a eu lieu une transmission intracommunautaire de Covid-19 ? Il va de soi que tout le monde qui entre dans le théâtre doit impérativement porter un masque respiratoire. Et tout le monde veut ici dire : 400 personnes, au lieu de la jauge de 1.100 places. 400 personnes, soigneusement installées en quinconce avec interdiction de s’asseoir côte à côte, même pour les personnes d’un même foyer ! Les mesures sont drastiques, mais à prendre ou à laisser.

Au résultat, les places pour les deux journées du Korea World Dance Star Festival, programmé en clôture du Ballet Festival Korea, se sont vendues en quelques heures. Le public avait soif de spectacles et, plus important encore, il ne craignait pas le retour en salle, faisant confiance aux mesures sanitaires et aux autres spectateurs de les respecter intégralement. Les ouvreuses veillaient au grain, par ailleurs. 

Et pourtant, le défi particulier d’un programme de gala avec des danseurs venant de l’étranger était particulièrement difficile à relever. Le Korea World Dance Stars Festival présentant majoritairement des danseurs classiques, ces Coréens dansant dans les compagnies états-uniennes, européennes ou canadiennes viennent habituellement danser les extraits du répertoire avec leurs partenaires internationaux. Cependant, pour l’édition 2020, les danseurs non-coréens étaient naturellement peu enclins à se soumettre à une quatorzaine sous surveillance stricte. Il a donc fallu répéter les pas de deux ou de trois, extraits habituels du Corsaire, de Don Quixote et autres classiques, avec de nouveaux partenaires, également coréens mais venant d’autres compagnies. 

Histoires de masques

On sait l’excellence technique des danseurs coréens formés dans les universités du pays et le rôle qu’ils peuvent jouer dans les ensembles les plus emblématiques, du Ballet de l’Opéra de Paris au ABT de New York et dans des compagnies contemporaines. Mais en matière de ballet, pour un pas de deux, c’est une autre paire de manches quand il faut s’adapter à de nouveaux partenaires. Les observateurs réguliers du Korea World Dance Stars Festival ont en effet relevé que pour cette 17édition, les solos contemporains se défendaient mieux que les extraits classiques.

Soit. Et si la vraie responsable d’un tel ressenti était l’ambiance dans la salle ? Celle-ci n’étant remplie qu’à un tiers, le public portant des masques respiratoires, les danseurs ne peuvent être portés par la même énergie émanant du public et chaque spectateur ressent forcément un manque d’ambiance. Il s’agissait, après tout, de l’une des toutes premières expériences de spectacles face au public. 

Donné devant des spectateurs munis de masques respiratoires, le solo Un Cover de Sun-A Lee introduisait un trouble, parece qu'il commençait sous un masque animalier. Ce spectacle traitant du vernis civilisationnel dont les hommes de pouvoir se revêtent, en voulant dissimuler leur animalité toxique, alors qu’ ils ne la dévoilent que davantage. Un Cover dit à peu près ceci : Il faut se libérer de cette identité sauvage, dont le masque animal est une métaphore, pour trouver sa nature véritable et apaisée. Et face à cette métamorphose, les masques des spectateurs (ainsi que leur nombre, leur état etc.) révèlent l’âme de la société concernée, en l’occurrence coréenne. 

Danser avec un masque représente un défi physique particulier, surtout quand il s’agit de masques subis et non choisis. La chorégraphe Ju-Hyun Jo [nous l’avions rencontrée en 2016 lors d’une soirée partagée avec Fabrice Lambert (lire notre critique) a fait danser sa compagnie, renforcée pour l’occasion par quelques danseurs invités par le festival, en portant des masques noirs ressemblant à des museaux. A l’origine elle avait créé cette chorégraphie hautement dramatique, qui pousse les interprètes vers l’épuisement, pour parler de pollution, sujet omniprésent car la Corée du Sud est régulièrement envahie de micro-particules émises par l’industrie chinoise.

Galerie photo © Thomas Hahn

L’épisode du coronavirus donne à cette vision apocalyptique, dansée sur le Bolérode Ravel, un sens nouveau et une lecture à fleur de peau. Son titre n’est pas moins radical : Life Must Go On. Ju-Hyun Jo est par ailleurs également la directrice artistique du Ballet Festival Korea, alors que le Korea World Dance Stars Festival est organisé par l’infatigable Kwang-Ryul Jang [lire notre interview].

Thomas Hahn

Spectacles vus au CJ Towol Theater, Séoul, les 27 et 28 juin 2020 (17eédition du Korea World Dance Stars Festival )

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