Fabrice Lambert/Ju-Hyun Jo au Théâtre des Abbesses

Il faut courir au Théâtre des Abbesses pour découvrir un autre monde de la danse, avec As time goes by de la chorégraphe sud-corérenne Ju-Hyun Jo , qui a imaginé ce duo poétique et virtuose entre un danseur et une chanteuse.

Autant la danse que le chant prennent racine dans les traditions du « Pays du matin calme », mais intègrent les écritures contemporaines. Jae-Seung Kim est un interprète chorégraphique d’une virtuosité stupéfiante. Danse traditionnelle ou contemporaine, ballet et mime ne font qu’un et semblent émerger avec le plus grand naturel d’un corps qui garde son calme, même quand en fin de parcours, les rythmes, le chant et la danse semblent se rapprocher du rap.
As time goes by est basé sur le journal intime, écrit sous forme d’un long poème par l’arrière-grand-mère de Ju-Hyun Jo. « Une femme exceptionnelle » selon la chorégraphe. Ayant dépassé les soixante-dix ans, elle osa coucher sur papier son effarement face aux ravages de l’âge, dans une Corée encore figée dans ses traditions, où une femme ne prenait pas la parole.
Ce poème (une traduction est distribuée) est mis en musique par A-Ram Lee, une pointure de la musique coréenne, et interprété sur scène par la chanteuse In-Hye Park, connue en Corée pour chanter autant le Pansori traditionnel que le jazz et la pop. Assise, elle contemple des paysages imaginaires, dessinés par la brume et les lumières, œuvre d’art plastique d’une simplicité et d’une beauté hors du commun, pour suivre du regard le danseur et l’accompagner d’un chant doux qui caresse l’air telle une brise matinale. Les échanges entre les deux sont d’une belle vivacité et d’une énorme douceur.

Un autre monde de la danse

Jae-Seung Kim se révèle être incroyablement versatile, dans sa technique autant que dans son incarnation. Evoquant autant la nature que la femme âgée et ses souvenirs d’une jeunesse joyeuse, agile et agitée, le danseur passe sans transition d’un saut à une position couchée, d’un ballet des doigts à une prestation d’acteur, d’une calligraphie arienne du corps entier à une apparente immobilité, où un seul geste de la main produit une telle impression de transcendance qu’il pourrait capter nos regards jusqu’au bout de ce voyage.


L’entraînement en danse traditionnelle coréenne passe par une approche de la respiration qui confère au corps une légèreté et une harmonie parfaitement zen. Mais c’est le passage par les registres du ballet et du mime qui rendent cette qualité visible et palpable au spectateur occidental. Chaque partie du corps de Kim semble non seulement léger comme l’air, mais en plus autonome, comme suspendu à des fils. On est bien dans l’univers du fameux essai de Kleist sur la marionnette, sauf que Kleist ne pensait pas qu’un être humain puisse produire cette illusion.


Aussi Kim arrive à évoquer toutes les facettes de ce parcours de vie, des joies et de la nostalgie de cette dame, selon sa devise: « Voici franchis soixante-dix ans / et ce qui reste n’est pas grand-chose / Frères vivants, amusons-nous jusqu’à plus soif ».  

Deux pièces aux antipodes

Un interprète comme Jae-Seung Kim semble émerger d’un autre monde, et  il paraît donc parfaitement logique de commencer la soirée par Antipode, la création de Fabrice Lambert. Au centre du plateau, une boule suspendue, évocation du Pendule de Léon Foucault, oscillant le long d’un trait noir au sol. Namjin Kim (sans lien de parenté aucun avec l’autre), danseur évoluant entre la France et la Corée, ressemble à un explorateur arctique, le visage masqué et le corps dissimulé par des vêtements d’hivers.

La régularité du pendule crée une sensation du temps et rappelle le système planétaire, la rotation de la planète et l’unicité de cette boule géante sur laquelle on peut en effet rencontrer ses antipodes.

Parfois violents, les exercices de chute d’un Namjin Kim titubant se transforment en rotation, en marche à quatre pattes, ou en station debout face public, comme pour nous signaler qu’il est arrivé quelque part, chez lui sans doute puisqu’il ne porte plus que des vêtements légers. Mais ce chez-moi lui paraît peut-être drôlement étranger. On le sent maintenant explorer cet univers avec tous ses pores, dans un état de réceptivité aigu.
Le Pendule de Foucault n’oscille plus mais il tourne et la transformation des choses et peut-être ce clin d’œil annoncé à Michel Foucault, dont l’essai Les mots et les choses a également influencé cette création.

Antipode et As time goes by ne pourraient être plus différents, plus contrastés. Et pourtant, les deux pièces transmettent l’étendue du temps, ce calme tout coréen, caractéristique d’un pays où la contemplation de la nature représente encore une valeur partagée par tous.

Thomas Hahn

Antipode

Solo pour Namjin Kim et un pendule de Foucault

conception & chorégraphie : Fabrice Lambert

avec : Namjin Kim

As time goes by

Chorégraphie : Ju-Hyun Jo

direction musicale : A-Ram Lee

scénographie : Jin-Woo Kim

lumières : In-Yeon Lee

avec :Jae-Seung Kim, In-Hye Park (chanteuse traditionnelle coréenne)
 

Au Théâtre des Abbesses, jusqu’au 23 janvier 2016

http://www.theatredelaville-paris.com/spectacle-juhyunjofabricelambertastimegoesbyantipode-975

 

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