« Plubel » de Clémentine Vanlerberghe & Fabritia D'Intino

Attention, spectacle futé : ou comment deux jeunes chorégraphes, pour leur coup d'essai en commun, réussissent une très fine réflexion sur la place de l'individualité dans ce groupe très uniformisant qu'est un corps de ballet ou une chorus line.

Les quatre dos nus, jambes noires fondues dans l'ombre, sont déjà au plateau. Comme une chorus line de cabaret vue depuis le fond de scène. Une façon de jouer de l'exclusion du regard, mais aussi de son exacerbation, que l'on se souvienne du fameux If you couldn’t see me (1994) de Trisha Brown… Mais cette fois, cette manière de logique apotropaïque (qui fait détourner le regard comme s'il était un mauvais sort) se double d'une construction par amplification et accumulation du mouvement très maîtrisée. Difficile, en effet de savoir quand cela débute. Certes, un geste puis une sorte de houle parcourt certains des dos qui se distinguent des autres. La lumière monte lentement autant qu'enfle la gestuelle, répétitive et maîtrisée. Une déclinaison de port de bras très doux et se répondant, en écho ou en miroir, quelques inclinations des mains. Très lentement un mouvement de rotation dégage au regard les flancs et un peu des rondeurs des seins, jouant sur une attente que l'on n’évite guère (une sorte de « les montrer ou pas ! ») tant cette apparition reste chargée de force érotique et transgressive : érotique puisque les jambes apparaissent maintenant clairement chaussées de talons hauts et noirs ce qui connote ; transgressive car toute la gestuelle tendait jusqu'alors à suggérer cette apparition tout en la refusant…

La chorus line prend fin et les individualités s'imposent : visage, morphologie du buste, les figures de cette cohorte de corps sans nom existent maintenant avec leurs spécificités. Se forment des poses, des moments de statuaire dans le mouvement interrompu mais qui reprend immédiatement dans une énergie du mouvement qui exclut la précipitation ou l'urgence. Quand bien même, insensiblement, les quatre danseuses se mettent à marcher, quand bien même une certaine énergie commence à se dégager, quand bien même de la houle initiale la gestuelle évoque maintenant celle des mannequins sur le cat-walk, quelque chose de la délicatesse précieuse initiale demeure. 

Il y a une revendication dans ces regards qui maintenant affrontent le public, et ces quatre femmes qui défilent, remontent puis redescendent sans autre vêtement à défendre que leur semi-nudité, renvoient aux photographies d'Helmut Newton et ses quatre mannequins fonçant sur le public, habillées puis nues… Ou encore aux performances de Vanessa Beecroft à cette nuance près que là, les quatre danseuses ont dressé les bras au-dessus de leur tête comme on se montre sans arme… Donc, non pas en guerrières, pas plus que des numéros dans la ligne des danseuses de revue ; non pas des statues qu'animerait soudain la houle d'un désir, pas plus que le corps désincarné d'un ballet tout en noir : seulement quatre femmes qui dansent en trouvant dans la contrainte du groupe qui gomme l'individu, suffisamment de présence personnelle pour dire la femme qui danse…

La naïveté du message – cette affirmation que la femme qui danse reste, quoi qu'on en cache ou qu'on en exhibe, simplement une femme – n'est pas la moindre des qualité de la première pièce de cette jeune compagnie, fondée en 2018 par Clémentine Vanlerberghe et qui accueille ses travaux et ceux de Fabritia d'Intino. Cette pièce, co-écrite par les deux chorégraphes, a connu le sort complexe de toutes les œuvres de ces dernière années : lancée par une sélection aux Petites Scènes Ouvertes 2018 et par le Concours Danse Elargie, elle n'a pas trouvé de diffusion. Ce passage par Avignon vaut donc séance de rattrapage et il serait dommage que d'autres programmations ne suivent pas…

Philippe Verrièle 

Vu le 24 juillet 2021, La Manufacture (Chateau de Saint-Chamand) dans le cadre du festival Avignon Off.

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