« Mal - Embriaguez Divina » de Marlène Monteiro Freitas

Création très attendue de la Biennale de la Danse de Lyon, ce dernier opus de Marlène Monteiro Freitas s’attaque au Mal dans un opus où le statique le dispute au chorégraphique.

« L’Enfer est pavé de bonnes intentions » paraît-il. C’est peut-être le sens de ce Mal - Embriaguez Divina (Mal – Ivresse Divine) signé Marlène Monteiro Freitas. Tout commence par une partie de volley ball – qui n’est pas sans rappeler Canine Jaunâtre 3 créé par la même chorégraphe pour les danseurs de la Batsheva Dance company (lire notre critique) – à moitié masquée par une tribune, tandis qu’un soldat armé d’une kalachnikov semble surveiller le jeu. Où est le bien, où et le mal dans cette scène d’ouverture ? Rien ne l’indique. Mais après avoir esquissé quelques pas style martial disloqué, qui formeront l’alpha et l’oméga du chorégraphique de la pièce, toute la petite troupe s’installe sur la tribune, composant une sorte de « tribunal » d’un nouveau genre. Car au fond, le sujet de cette pièce tout en folie et en rigidités, en chaos maîtrisé, en violences inabouties, est peut-être le même que celui de Franz Kafka intitulé « Devant la loi », passage du Procès inachevé *. Texte paradoxal, énigmatique, donnant lieu à de nombreuses explications, et notamment celle de la critique du dogme et de l’absurdité bureaucratique que l’écrivain développe abondamment ailleurs, mais aussi quelque chose du mal et de l’ivresse divine dans sa façon radicale de conjuguer le doute et la culpabilité. 

Le dispositif unique de Mal - Embriaguez Divina,dans lequel resteront coincés pendant près de deux heures les neuf (remarquables !) interprètes, semble tout droit sorti de cette nouvelle. Il y a aussi quelque chose des grands procès de l’Histoire, du type de l’Inquisition ou de Nuremberg, dans ce dispositif-là. 

A la fois cour de justice, cour royale, lieu administratif, et peut-être même théâtre, cette structure imposante, ne permettant de rapport que vertical, hiérarchique, hiératique, et sans contact, nous dit sans doute quelque chose de notre société d’aujourd’hui, peut-être même d’après pandémie, où les corps sont stupéfiés, où le papier a tout remplacé, comme si les figurines ou maquettes imaginaires valaient pour la réalité, la partie pour le tout. Immeubles, églises, gratte-ciels et gratte-papiers, dentelles, éventails, origamis de toutes sortes, couronne, couvre-chefs, lunettes… voire nourriture, admirablement façonnés. Sorte de parabole du spectacle lui-même qui présente des miniatures performatives, extraordinairement détaillées, subtilement humoristiques. Mais celles-ci sont-elles des figures du Mal ? Peut-être. On le sait, le papier vierge de tout signe reste bien fragile, comme la vie. 

Or, ces figures empesées, bureaucratiques, anonymes, opaques et lointaines, prennent la forme d’un appareil, d’un mécanisme impersonnel à la force coercitive sans pareil. Nul besoin de la kalachnikov du début, tout revient toujours dans l’ordre et dans la loi. Seules anicroches à ce bel ordonnancement, le twerk frénétique de la « Reine » interprétée par Mariana Tembe, danseuse sans jambe déjà remarquée dans The Inkomati (dis)cord de Boyzie Cekwana et Panaïbra Gabriel Canda qui abordait les cicatrices de l’époque postcoloniale, (brièvement évoquées ici aussi) et la musique du Lac des cygnes (que le pouvoir soviétique utilisa abondamment en cas de crise pour « faire voir l’ordre ») mais qui joue ici les troublions tandis que les interprètes font, de leurs mains, des oiseaux qui claquent du bec. 

Comme toujours, on retrouve chez Freitas ces tuniques de velours bleu violet (déjà présentes dans De Marfim e Carne), les gants de caoutchouc colorés (ici violets) et les bas blancs, tout comme les grimaces et les déformations du visage, qui là, prennent une place plus forte et plus expressive encore que d’habitude. Peut-être parce que ces expressions personnifient davantage ces figures, pourtant fantoches, de la loi ou du mal. A la fin, on pourra toujours se dire que la vie triomphe du mal et du bien, du chaos et de l’ordre. Mais rien n’est moins sûr.

Agnès Izrine

Vu le 11 juin 2021 Biennale de la Danse de Lyon, Théâtre national populaire de Villeurbanne.

* Une sentinelle se tient postée devant la Loi ; un homme de la campagne vient un jour la trouver et lui demande la permission d'entrer. La sentinelle lui dit que c'est possible, mais pas maintenant, et l'effraie en lui parlant des nombreux obstacles qui l'attendent. L'homme décide d'attendre, et l'attente dure des années. Finalement, l'homme, sur le point de mourir, demande pourquoi personne d'autre n'est venu essayer d'entrer ; le gardien lui hurle alors : « Cette entrée n'était faite que pour toi, maintenant je pars, et je ferme la porte »

Chorégraphie Marlene Monteiro Freitas
Support à la production Lander Patrick
Interprètes Andreas Merk, Betty Tchomanga, Francisco Rolo, Henri “Cookie” Lesguillier, Hsin-Yi Hsiang, Joãozinho da Costa, Mariana Tembe, Majd Feddah, Miguel Filipe | Lumières et décors Yannick Fouassier

Metteur en scène André Calado
Assistant à la mise en scène Miguel Figueira
Recherches Marlene Monteiro Freitas & João Francisco Figueira Dramaturgie Martin Valdés-Stauber
Création sonore Rui Dâmaso
Recherche Marlene Monteiro Freitas, João Francisco Figueira
Dramaturgie Martin Valdés-Stauber
Création des costumes Marisa Escaleira

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