Montpellier Danse : Marlène Monteiro Freitas crée pour La Batsheva

Eblouissante, enthousiasmante, telle est la création de Marlène Monteiro Freitas pour la Batsheva Dance Company, qui restera sans doute la pièce maîtresse de ce 38e Festival Montpellier Danse et peut-être de la saison 2017-2018.

Il fallait sans doute le génie et le grain de folie d’Ohad Naharin, directeur de la Batsheva Dance Company, pour percevoir, en voyant De Marfim et Carne de la chorégraphe cap-verdienne en tournée à Tel-Aviv, pour penser immédiatement à lui  confier sa compagnie. L’intuition était plus que bonne, car certes, on peut sans doute difficilement trouver plus éloigné du style Naharin que Freitas, mais il est tout aussi difficile de trouver une compagnie plus adapté (et adaptable) au style Freitas que la Batsheva –

l’entraînement « gaga », technique créée par le même Ohad, donnant aux interprètes une forme de plasticité exceptionnelle et sans doute la liberté mentale nécessaire pour ce genre d’expérience. Le prix de la réussite : trois mois de répétitions non-stop. Et une troupe d’interprètes hors du commun, aux personnalités singulières qui transparaissent à chaque mouvement, à chaque expression.

Galerie photo : Laurent Philippe

Canine Jaunâtre 3, c’est son titre, ressemble à un match, avec deux équipes, deux périodes de 45 minutes et une « mi-temps ». Vous me suivez. Coïncidence fortuite ou pas, c’est déjà assez savoureux.

Ici, les « joueurs » sont dix-sept, habillés de noir, avec repose-nuque vert (comme dans l'avion !) et chaussettes blanches, sans oublier de magnifiques gants de caoutchouc indigo. Comme d’habitude chez Freitas, tout commence par un rituel plutôt répétitif et loufoque, où, titre oblige, le chiffre 3 domine – qu’il s’agisse de l’agencement chorégraphique ou du numéro inscrit sur le dos du maillot de chaque danseur.

Galerie photo : Laurent Philippe

Comme d’habitude également, Freitas chorégraphie tout autant les visages, cernés par une courbe blanche sur le menton, les bouches cirées de rouge, que les corps. Cris, râles, et borborygmes ponctués par des coups de sifflets sont au rendez-vous de ce match surréaliste, où les visages se déforment et se défont, comme autant de masques, dans un mélange inédit d’ordre précautionneux et de délire burlesque.

Mais surtout, avec Monteiro Freitas, les désirs sont désordres et le chaos, organisé. Les musiques sont à l’avenant, dans une bande-son déjantée qui réunit The Weeping song de Nick Cave à l’Adagietto de la 5e de Mahler en passant par Amy Winehouse (Back to Black), Le Lac des cygnes et Rihanna (Man Down) sans oublier Steve Reich et Villa-Lobos ! Jubilatoire.

Galerie photo : Laurent Philippe

Se déployant en unissons plus que baroques, où l’on se gratte partout jusqu’à la masturbation, où l’on met en comptes quantifiables la grimace et le grincement de dent, la roulade occulaire et la glissade, Canine Jaunâtre 3 est d’abord une performance extraordinaire de chaque interprète, sur une chorégraphie millimétrée.

Au détour d’une Mort du cygne (sur la musique du Lac !) magnifiquement envoyée, qui claque en quelques secondes, on entendrait presque les plumes voler, se condense soudain l’essence de ce spectacle foutraque.

Galerie photo : Laurent Philippe

Bien sûr, on avait repéré depuis le début qu’il y était question de pouvoir, de corps mécanisés, et d’un abrutissement d’époque où Les Temps modernes sont passés à la moulinette de la téléréalité. On devine aussi la violence des corps mitraillettes incarnés dans la jambe tendue des vilains cygnes que l’on interprétera comme on voudra.

Au-delà de ce constat, il se passe autre chose dans cette pièce, révélée par la suite du Festival Montpellier Danse. À savoir le formidable Artifact suite (1984) de William Forsythe (par la Compagnie Nationale d’Espagne).

Galerie photo : Laurent Philippe

Dans Artifact suite, William Forsythe rend hommage et condamne la danse classique d’un même mouvement, tout en faisant ressortir, alors qu’il prend les rênes du Ballet de Francfort, les acccointances entre l’ordre du Ballet et les manifestations du pouvoir totalitaire, notamment du nazisme. C’était un trait d’époque. Il suffit de repenser aux très belles sections dansées de Das Glas im Kopf wird von Glas (1987) de Jan Fabre pour s’en convaincre.

Ici, Marlène Monteiro Freitas tout en re/dé-montant la danse, nous parle de notre monde, où les dictatures sont devenues « soft », les visages abêtis et les corps réifiés sinon augmentés.

En attendant, c’est Carnaval, avant la danse macabre, celle où la vie joue avec la mort. Du grand Art.

 

Agnès Izrine

Le 30 juin 2018, Théâtre de l’Agora, Festival Montpellier Danse 2018

 

Distribution

Chorégraphie :

Marlene Monteiro Freitas

Avec 17 danseurs de la Batsheva Dance Company :

Etay Axelrod, Billy Barry, Yael Ben Ezer, Matan Cohen, Ben Green, Hsin-Yi Hsiang, Chunwoong Kim, Rani Lebzelter, Hugo Marmelada, Eri Nakamura, Nitzan Ressler, Yoni (Yonatan) Simon, Kyle Scheurich, Maayan Sheinfeld, Amalia Smith, Imre Van Opstal, Erez Zohar

Assistant :Andreas Merk
Espace : Yannick Fouassier, Marlene Monteiro Freitas
Lumière : Yannick Fousssier
Création sonore : Dudi Bell
Musique : Amy Winehouse, Back to Black ; Little Big, Big dick ; Heitor VillaLobos, Cantilena ;Chico Buarque, Construção ; Salif Keita, Folon ; Uri Caine,  Goldberg Variations (J.S. Bach) ; Rihanna, Man Down; Sergey Mikhalkov, My Edem Edem Edem ; Steve Reich, Music for Pieces of Wood;Grace Jones (Edited by Marco da Silva Ferreira), Nightclubbing ;Nina Simone, Sinnerman  ; Joy Division, She’s Lost Control ; Piotr Ilitch Tchaikovsky, Swan ́s Theme ; Gustav Mahler,  Symphony No.5 (Adagietto); Teresa Teng, The Moon Represents my Heart ; Nick Cave & The Bad Seeds, The Weeping Song ; Tiago Cerqueira, Rain et Storm

Production : Batsheva Dance Company / Direction artistique : Ohad Naharin / Direction générale : Dina Aldor

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