June Events devient Indispensable !

Coronavirus oblige, June Events 2020 n’a pu avoir lieu comme prévu. Ce rendez-vous avec la danse, à la Cartoucherie et ailleurs, essentiellement dans le 12arrondissement de Paris, en salle et en extérieur, s’en est trouvé gravement atteint. Atteint, mais pas anéanti. Anne Sauvage qui dirige le CDCN Atelier de Paris et June Events, a pris la situation à bras le corps. Et comme en politique, certaines personnalités se révèlent en temps de crise ! Ainsi a-t-elle apporté des réponses non seulement aux besoins des compagnies de trouver des lieux de répétitions [lire notre entretien], mais aussi des solutions pour que les artistes prévus pour June Events puissent montrer leurs créations à la rentrée, dès le mois de septembre, au cours d’un temps fort intitulé : Indispensable ! 

Le titre est en soi un manifeste, un gage de résilience, aidé par le fait que le CDCN dispose d’un lieu composé d’une salle de spectacles et de studios. En huit jours, on pourra voir une part non négligeable de la 14édition de June Events, qui devait présenter 30 compagnies avec 12 créations et ainsi fêter les 20 ans de l’Atelier de Paris fondé par Carolyn Carlson. 

Carolyn Carlson : Radicalité hongroise

Celle-ci mène toujours le bal, présente avec un Prologue qu’elle interprète elle-même, en toute liberté, selon ses inspirations du jour, comme pour créer, spirituellement et philosophiquement, le cadre pour le solo The Seventh Man qu’elle a chorégraphié pour Riccardo Meneghini, interprète de longue date de la compagnie. Le geste dialogue avec les mots du poète hongrois Attila József, d’une force et d’une radicalité singulière. 

L’univers du jeune révolutionnaire, soupçonné de schizophrénie, avait également inspiré à Josef Nadj sa dernière création en date [lire notre critique], présentée pour la première fois en 2019, tout comme The Seventh Man de Carlson. Coïncidence ou traduction d’un profond désarroi par rapport à l’état du monde ? Dans The Seventh Man, Carlson, la plus calligraphe et poète des chorégraphes, évoque la « lucidité désespérée » du poète à l’esprit perturbé. 

Danya Hammoud : Sérénités libanaises

Vue depuis le Liban, l’actualité politique et sociale est toute aussi vertigineuse. Danya Hammoud, l’un des visages de la danse contemporaine libanaise, a été obligée d' en tirer les conséquences. Elle est désormais artiste associée au CDCN d’Uzès (dirigé par Liliane Schaus), et n’est pas la seule artiste du Pays des Cèdres à avoir choisi la France comme rivage d’accueil [lire notre entretien avec Omar Rajeh et Mia Habis].

Si elle place sa nouvelle création sous le signe de Sérénités, sa pièce pour trois danseuses n’évoque pas moins une traversée : où il s’agit de traverser la vie, une mer ou simplement un espace donné (sur un plateau), pour tracer ce qui ne se dit pas à la surface, mais détermine une personne. « Ce projet part de l’intention de travailler des états de corps qui aspirent vers une certaine sérénité, tout en étant pris dans des états de corps habités par un vécu qui traîne avec lui des réminiscences d’une violence latente contre soi et contre l’autre », écrit-elle à propos de cette pièce très métaphorique où dialoguent les états d’âme et de corps de trois femmes, engagées dans un but partagé : se mettre debout, à partir du bassin, source de tout mouvement. (Lire notre entretien)

Nacera Belaza : Énergies algériennes

Comme Sérénités de Danya Hammoud, L’Onde de Nacera Belaza est présentée en partenariat avec L’Institut du Monde Arabe. On le sait, Belaza aborde l’ensemble de ses créations comme une traversée toute tracée, où chaque nouvelle pièce apporte une variation, un enrichissement formel et spirituel, une avancée et la découverte d’un nouvel état, où tout est pourtant lié aux explorations antérieures. Elle retourne ici sur le plateau, après en avoir été absente pour la première fois dans Le Cercle, sa création précédente.

Pour L’Onde, Belaza est allée puiser des énergies intemporelles, appartenant aux racines et au rituel, dans les danses traditionnelles algériennes. Reste à connaître l’incidence de Covid-19 sur la mécanique intérieure de ce quintet chorégraphique. Son parcours s’en trouve fortement modifié, puisque L’Onde devait voir sa première mondiale au Kunstenfestivaldesarts, en Belgique, en mai 2020 et sa première française en juin, au Festival de Marseille. Le coronavirus en a décidé autrement, renforçant encore le rôle de la représentation à l’Atelier de Paris. 

Bruxelles, par quatre chemins

June Events : Le titre ne peut être traduit en français sans écorcher son élégance et sa précision, sa grâce. Il fallait, pour cette manifestation décalée au mois de septembre, en trouver un autre. Celui choisi, Indispensable !, nous parle donc aussi de l’importance des partenaires du festival. A l’Institut du Monde Arabe s’ajoute le Centre Wallonie-Bruxelles, qui aide à faire venir Thomas Hauert, Samuel Lefeuvre & Florencia Demestri, Ondine Cloez et Ayelen Parolin, avec des projets qui intriguent.

La création 2020 de Hauert, If only, vise à libérer les corps de l’injonction à la rapidité et l’efficacité: ne pas chercher à séduire, mais à être soi-même. Ne pas hésiter à hésiter. Trouver un lâcher-prise qui autorise à devenir « lâche »: où six interprètes s’abandonnent à Thirteen Harmonies de John Cage, œuvre pour violon et clavier. 

Cette forme de résistance passive pourrait résonner avec Vacances vacance d’Ondine Cloez, solo qui rend « hommage à tous ces moments où l’on n’est pas exactement là où l’on devrait être, parce qu’on est en retard, ailleurs, en vacances ou à côté de son corps. »

Cloez, cependant, dit ne pas être insensible à la grâce, à condition que celle-ci apparaisse par hasard, au détour d’une recherche sur l’absence: « Je me suis retrouvée avec des danses où j’avais l’air d’être absente à moi-même, comme si quelque chose d’autre avait pris possession de mon corps. » Subvertir la grâce, la réinventer, en laissant une place au doute…

Samuel Lefeuvre & Florencia Demestri annoncent un Glitch chorégraphique, autrement dit, un duo où la danse sera envahie de dysfonctionnements. Le terme donnant le titre est un néologisme venant de l’univers informatique. Qu’est-ce qu’un glitch ? Lefeuvre et Demestri expliquent : « Un glitch peut se définir comme une défaillance ou une interruption de courte durée du flux opérationnel prévu d’un système (à priori numérique). »

Le glitch est la conséquence visuelle d’un bug, en quelque sorte. Et l’erreur informatique, dans la restitution d’une image par exemple, peut générer sa propre forme de beauté. Un courant glitch art existe déjà, et nous verrons sur scène ce que le glitch peut provoquer en danse. Étymologiquement, le terme pourrait venir des mots allemands et yiddish pour glisser. Chorégraphiquement, entrent en jeu des illusions d’optique façonnées par Nicolas Olivier et l’art sonore de Raphaëlle Latini, en dialogue avec la capacité bien connue de Samuel Lefeuvre à nous bluffer par sa maîtrise surréelle du corps et du mouvement. 

Pour compléter les coréalisations avec le Centre Wallonie-Bruxelles, l’Argentine bruxelloise Ayelen Parolin et sa complice, la pianiste Lea Petra viennent présenter WEG, « une pièce nourrie d’univers intimes, de dévoilements du soi », autrement dit « neufs parcours d’individuation à l’image d’une polyphonie kaléidoscopique ». A noter que der Weg,c’est le chemin, en allemand…

Parolin et Petra continuent ainsi de creuser les questions inhérentes aux rythmiques, déjà abordées dans Hérétiques, duo masculin accompagné par Petra au piano. Dans WEG, elles abordent ensemble « des rythmes qui sont enregistrés quelque part dans notre inconscient personnel et collectif, comme une force impérieuse qui nous accomplit et parfois nous ridiculise. »

Colonnes, percussions, clavecin et extérieurs

Troisième partenaire de poids, Monuments en Mouvement a déjà offert à June Events quelques moments mémorables, comme l’orchestration à tiroirs au Château de Vincennes par Tatiana Julien en 2018.

Le chorégraphe Noé Soulier s’associe pour la première fois à cette manifestation qui anime le patrimoine français. L’activation de Passages à la Conciergerie de Paris fera résonner ce « projet nomade qui explore le rapport entre le mouvement des corps et les espaces dans lesquels ils évoluent » entre les prestigieuses colonnes, si chargées d’histoire. 

Le dialogue mouvement-musique sur un plateau est un axe incontournable de June Events. Dans Indispensable !, il est pris en charge par Ayelen Parolin et, dans une autre approche, par Liz Santoro & Pierre Godard, dans Tempéraments, un duo où Santoro et le le percussionniste Maxime Echardour se transmettent mutuellement leurs arts et leurs sensibilités, ou encore par un nouvel épisode de Structure-Couple par Lotus Eddé Khouri et Christophe Macé qui confrontent ici leur concept de performance chorégraphique au clavecin. 

A toutes ces œuvres présentées sur scène ou dans d’autres espaces intérieurs, s’ajoutent dix représentations en plein-air et gratuites, où les artistes investiront le bois de Vincennes avec des performances pluridisciplinaires et des promenades dansées.

Où Filipe Lourenço revisite l’alaoui, danse de guerre maghrébine et naturellement très masculine, en l’ouvrant aux femmes, dans une distribution mixte.

Où l’on partira à la (re)découverte de la végétation qui nous entoure, avec Gaëlle Bourges et Ondine Cloez, où l’on vivra une exploration des liens danse-musique par Lotus Eddé-Khouri & Christophe Macé, ou encore un réveil théâtral à l’aube avec Gwenaël Morin.

Il faudra des nerfs plus solides avec le solo Underground de Romain Bertet. Celui-ci annonce qu’il creusera un trou, armé d’une pelle. Un trou pour sa tête. Et que « la tête plantée dans le sol, il se redresse et reste là. »

Bertet voulait se prêter à ce jeu pour la première fois au festival Uzès Danse, mais l’ignoble virus lui a jusqu’ici interdit de procéder à son semi-enterrement aux allures de réincarnation végétale. Le suspense reste donc entier… 

Thomas Hahn

Indispensable ! 

Atelier de Paris CDCN 

Du 8 au 13 septembre 2020

 

 

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