« Inicio (Uno) », le nouveau départ de Rocío Molina

A Chaillot, la furie de Malaga se réinvente sous le signe de la maturité, de la maternité et de la sérénité. 

Le jeudi 18 novembre, jour de la sortie du Beaujolais nouveau, c’est un joyau nouveau en matière de flamenco qui a été dévoilé sur le plateau de la Salle Jean Vilar, à Chaillot. La Rocío Molina nouvelle est arrivée, drapée d’un blanc immaculé qui annonce un retour aux sources. La scène, le costume, la musique et même sa danse – bref, tout ce qui fait un récital chorégraphique flamenca – était d’une transparence originelle, tel le signe d’un nouveau départ, à la scène comme à la ville. De quoi confirmer de façon spectaculaire ce qu’elle nous annonçait dans notre entretien [lire notre entretien] où elle parle de sa nouvelle vie d’artiste et mère. Sa volonté de renouveau s’exprime partout, à commencer par le titre, Inicio (Uno), référence à un début avec la possibilité d’en ajouter des (Dos)(Tres) ou autres. 

Après moult narration de grande densité dramatique, et parfois surchargée d’images et de discours, le retour à la sobriété démontre la volonté de commencer un nouveau cycle où la scène, le spectacle et le flamenco même reviennent à la case départ. De nouvelles histoires, à écrire à partir d’une page blanche qui s’ouvre. Des histoires qui, au lieu de s’emparer du corps de Molina, émanent de ce corps qui montre alors comment il sait donner naissance au fantôme de Giselle comme à celui de Carlotta Ikeda et à toute une ménagerie exotique ou aquatique. Mais là où il fallait une scénographie complexe et des gestes spectaculaires, un tapis blanc et deux éventails suffisent désormais à une Molina posée et calme pour évoquer l’eau, le vent, la maternité… Ces images s’adressent à l’inconscient plutôt qu’à l’envie de débattre et dessinent un tableau amoureux de nos émotions fondamentales. 

Galerie photo © Laurent Philippe 

Le silence aussi devient soudainement son complice. Le dialogue entre Molina et Rafael Riqueni, tranquille sur sa chaise, n’a rien des échanges souvent animés habituels, qui, dans la charte des éléments, seraient attribuables au feu. Molina danse l’air, l’eau ou la terre, mais n’a plus besoin de faire appel au feu. Elle peut aérer le flamenco en faisant juste danser son coude et son poignet, peut habiter les silences et danser avec eux, faisant de petits pas sans bruit. Ce souffle calme permet de donner à entendre avec la plus grande clarté chaque note de Riqueni, qui invente une fusion entre guitare flamenca et guitare espagnole, toute aussi légère et aérienne que la danse. 

Et après un solo de Riqueni, Molina revient, dans un costume plus transparent encore, pour parler de sa nouvelle vie, son nouveau lien avec les humains. Se balade la main dans la main avec Riqueni, portant la chaise du musicien. Elle décolle le tapis de danse, blanc et souple, dont elle enrobe son corps, se créant une bata de cola elle aussi totalement vierge, telle une invitation à réinventer le textile sévillan de la bailaora. Lourde et rigide par son enroulement, la cape lui permet de se pencher longtemps, sans tomber. Un appui de rêve ! Et alors que dans telle armure, la danse semble naturellement hors d’atteinte, Molina y arrive pourtant. Aussi danse-t-elle dans son tapis, au lieu de le marteler de ses talons. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Le zapateado, par ailleurs, n’est plus un automatisme dans Inicio (uno),ni un devoir vis-à-vis de la tradition. Molina en fait une gourmandise qu’elle s’offre à des moments très sélects et qu’elle finit par inverser, pour l’adresser à l’air, quand elle tombe sur le dos et incarne les premiers mouvements d’un nouveau-né. En comptant ce bébé aux côtés de sa mère (Molina) et du guitariste, cette renaissance est une élégie flamenca pour trois générations, où l’écriture de Molina se fait fragile et transparente, pour dresser un de ces portraits de l’être humain qui sont universels et intemporels. Citons May B de Maguy Marin, des moments de grâce chez Pina Bausch, les solos de Kazuo Ohno ou de Carolyn Carlson... Sarait-ce le début d’un envol artistique définitif ? 

Thomas Hahn

Vu le 18 novembre 2021, Chaillot-Théâtre de la Danse, Salle Jean Vilar

Image de preview ©  Oscar Romero 

Représentations jusqu’au 26 novembre, avec audiodescription les 20 et 25 novembre

En seconde partie : Al Fondo Riela (Lo Otro del Uno)
Durée totale : 3h30 

Le 30 novembre au Festival de Danse de Cannes (Anthéa, Antibes)

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