Hommage à Jacques D'Amboise

La mort de Jacques D'Amboise n'est pas seulement celle d'un grand danseur Balanchinien, témoin de la genèse du New York City Ballet. C’est un pan de l'histoire de la danse américaine et de ses mythes qui vient de mourir.

CBS, New York Time, USA Today, etc… Tandis que l'information n'a donné lieu qu’à quelques entrefilets en France, les médias américains l'ont tous largement relayée : Jacques D'Amboise est décédé le 2 mai à l’âge de 86 ans…Car malgré son patronyme très Français – il s'appelait en réalité Joseph Jacques Ahearn, c'est sa mère qui décida de changer le nom de la famille – Jacques D'Amboise né le 28 juillet 1934 à Dedham dans le Massachusetts, représentait, aux États-Unis, beaucoup plus qu'un très grand danseur, quelque chose de l'histoire artistique de son pays.

Clives Barnes, le plus qu'influent critique du New York Time entre 1965 et 1977, disait de lui : « ce n'est pas un danseur, c'est une institution » non seulement car sa longévité de danseur au sein du New York City Ballet fut impressionnante – il y était entré à 15 ans et dansa jusqu'à près de cinquante ans, – ni même parce que Balanchine régla pour lui plus de vingt-cinq rôles tandis qu'il marquait de son empreinte de « modestes » chefs-d'œuvre comme Agon (1957) ou Apollon musagète (1937 dans sa version « américaine », c'est à dire épurée et reprise sous le seul titre Apollon). Ce bilan aurait suffi à faire de Jacques D'Amboise une référence, mais sa façon d'être en fit un mythe américain. 

« Qui je suis ? Je suis un homme ; un américain, un père, un professeur, mais plus que tout je suis quelqu'un qui sait comment les arts peuvent changer les vies, parce qu'ils ont changé la mienne. J'étais un danseur » écrit-il pour présenter son autobiographie (I Was a Dancer, Knopf Doubleday Publishing Group, 2011).

Le petit Joseph Jacques Ahearn naît au plus fort de la grande dépression et c'est sa mère (il l'appelle « The Boss » tout au long de son autobiographie) qui décide de « débarquer » à New York car elle y trouve « plus de chance de s'en sortir »… Rien ne destine donc le jeune garçon à la danse. Il ressemble parfaitement à un jeune gamin américain que l'on imagine davantage jouer au baseball que s’appliquer à la barre. Mais il y a la sœur, Ninette qui fréquente cette école toute nouvelle qu’un russe bizarre vient de fonder. La suite est racontée dans l'indispensable biographie de Balanchine par Bernard Taper (Ed Lattès, 1980 pour la traduction française).

Les début de l'American School of Ballet ont été difficiles – pas assez d'élèves, pas de renommée, pas d'intérêt du public et il faut que Lincoln Kirstein procède à une réorganisation pour, en 1946, lui permettre de démarrer réellement. On remarque alors « un enfant de onze ans, Jacques D'Amboise, qui en était à sa troisième année d'école et sautait comme une gazelle. Il avait une personnalité avenante et on lui prédisait un grand avenir. Ses parents n'avaient jamais eu l'intention d'en faire un danseur ; au départ, ils ne l'avaient même pas envoyé au concours sauf pour accompagner sa sœur Ninette. Pourtant, aussitôt les leçons terminées, on pouvait voir le jeune Jacques exécuter tout ce qu'il avait vu et que sa sœur essayait d'apprendre. Il le faisait facilement, naturellement, le visage éclairé d'un sourire. Rien ne lui paraissait difficile, tout lui semblait simplement amusant. Si bien que ses parents finirent par l'inscrire à l'école avec sa sœur. Quand les cours étaient terminés, alors qu'il venait de travailler pendant des heures pour tenter d'acquérir le noble et élégant maintien d'un courtisan ou d'un prince, il n'était pas rare  de le retrouver attendant sa sœur, couché par terre dans un coin, les cheveux ébouriffés, en train de lire des bandes dessinées, comme n'importe quel petit américain revenant d'une partie de ballon. » 

Jerome Robbins - Tanaquil LeClercq et Jacques d'Amboise 1955 Canadian broadcast

Ce gamin n'a que 12 ans quand il se produit avec la Balanchine's Ballet Society, précurseur du New York City Ballet. Et trois ans plus tard, en 1949, il rejoint le NYCB qui vient d'être fondé. Il en est l'une des stars masculines et au cours de ses 35 années avec la compagnie, il y dansa tout ce qu'expérimenta Mister B, du Concerto Barocco à L'Après-midi d'un faune. Carrière rectiligne sinon quelques blessures et accidents, comme ce tramway qui le renverse en 1961 à Hambourg durant la première tournée du NYCB en Europe et partenaire exemplaire pour Maria Tallchief, Diana Adams, Tanaquil Le Clerq ou Allegra Kent (le nec plus ultra des grandes danseuses balanchiniennes ) En 1963, il repère une jeune danseuse dans le corps de ballet, il insiste pour qu'elle soit sa partenaire dans Arcade, la création de John Taras et la signale à Balanchine : l'impétrante s'appelle Suzanne Farrell… 

Enfin, comme il le racontait, à The Associated Press en 2018, « j'avais pratiquement cinquante ans, il n'y avait plus que quelques rôles que je pouvais danser. J'attendais d'entrer en scène et soudain,  je me mis à penser que je ne voulais plus y aller. J'ai dansé, je suis sorti de scène, j'ai enlevé mes chausson et j'ai raccroché ».  C'est tout. Et tout D'Amboise. 

Parce que son patronyme et ses rôles façonnent volontiers l'image d'un esthète délicat, il faut, pour se faire une idée juste de D'Amboise, le voir dans Seven Brides for Seven Brothers,le film de Stanley Donen de 1954 : il y paraît à côté, entre autre, d'un certain Matt Mattox et la proximité des deux danseurs saute aux yeux : deux gars des USA, un peu bûcherons sur les bords, pleins d'énergie et rugueux.

On peut penser aussi à Paul Taylor et il aurait fallu être dans la salle du City Center de New York en 1959 quand le NYCB et la compagnie Graham présentèrent conjointement Episode.

Dans le second « épisode », D'Amboise et Taylor dansaient en même temps et il devait y avoir de l'énergie au plateau ! D'ailleurs, même pour Apollon, Balanchine conseilla à son danseur lors de la reprise de l'œuvre en 1957, d’interpréter le Dieu grec comme un « garçon américain, un jeune sauvage brut et âpre »… Cette nature, cette simplicité, plurent au public américain. 

Jacques D’Amboise inventa, avec quelques autres comme Edward Villella, un « type » qui n'existait pas auparavant aux USA : le danseur académique. Avant lui, le public américain tenait les danseurs pour d'étranges créatures exotiques (et surtout russes) qui ne lui ressemblaient pas.

Avec D'Amboise, l'Amérique retrouvait sur les scènes de ballet, son histoire récente mais difficile, sa « succes story »  (suivre son rêve et le réaliser), ses valeurs d'enthousiasme et de simplicité. Voilà pourquoi Clive Barnes peut écrire qu'il ne s'agit pas tant d'un danseur que d'une institution : D'Amboise, le premier danseur américain. 

Au cours de sa carrière de danseur, il avait fondé le National Dance Institute, un programme d'éducation à la danse qui soutient depuis 45 ans, près de 2 millions de jeunes danseurs. Il y a encore quelques mois, pour rencontrer D'Amboise, il suffisait de s'adresser au siège du NDI, West 147th Street. Il était dans son bureau. Simple.

Philippe Verrièle

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