« Danser Schubert au XXIè siècle »

Les danseurs-chorégraphes du Ballet de l’Opéra national du Rhin signent 14 excellentes et très intéressantes pièces sur les œuvres de Schubert.

« Afin de ne pas demeurer dans l’univers conservateur du ballet, et pour que cette tradition reste vivante, il faut la débarrasser de ce qui la sclérose, la déconstruire pour redécouvrir la profondeur de ces racines. » Ces mots de Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin, expliquent les raisons qui l’ont poussé à encourager l’émergence de chorégraphes au sein de la compagnie. 

Pour la première fois, il impose un défi de taille autour d’un thème commun basé sur l’œuvre de Schubert afin d’ouvrir de nouveaux horizons pour les jeunes créateurs (lire notre entretien). Un pari osé magistralement bien réussi avec quatorze chorégraphies intimes, audacieuses et singulières qui composent ce cycle schubertien inédit conçu par le pianiste Bruno Anguera Garcia auquel se joignent musiciens et jeunes chanteurs de l’Opéra Studio.

Ainsi, dans le magnifique théâtre de Colmar, se succèdent différents styles de danse, sur pointe ou non, du classique au contemporain, mais surtout des mouvements dansés extrêmement osés et périlleux pour les interprètes. Sur le plateau, la scénographie du peintre Silvère Jarrosson habille subtilement chaque ouvrage. Ses belles grandes toiles mobiles interrogent, se rapprochent, s’éloignent et modulent les espaces.  

Ouverture avec un solo absolument magique de Marwik Schmitt interprété par Ryo Schimizu dont le corps élastique se déploie comme un immense oiseau sauvage. S’ensuit une pièce signée par Pierre Doncq qui met fort bien en danse huit interprètes pour traduire le parcours atypique du peintre Silvère Jarrosson. Sans aucun temps mort, s’enchaine le duo d’Alain Trividic qui narre avec humour une très brève et délicieuse thérapie de couple avec Susie Buisson et Jesse Lyon. Un superbe clin d’œil !

Les étranges grands panneaux peints sont déplacés à vue et on s’incline alors face à la dualité homme/femme de et avec Noémie Coin dans un pas de deux avec Rubén Julliard. Une maitrise incroyable des corps dansants.

Entre musiques enregistrées et d’autres jouées et chantées en direct, Bruno Bouché a lié les quatorze ouvrages en intégrant différents extraits de La Jeune fille et la mort. Ce fil conducteur mis en lumière par Julia Weiss avec Monica Barbotte et Olivier Oguma est splendide. D’ailleurs, le couple Barbotte et Oguma signe plus tard un admirable duo sensuel.

Parmi ces indéniables réussites, on retient d’autres pépites. Le temps d’une bise de Pierre-Émile Lemieux-Venne dont la chorégraphie pour cinq interprètes est vive, dynamique, précise, pleine d’humour et presque rock’n’roll. Il ose tout !

Puis, un bijou avec Dualité de Cauê Frias. Avec un trio de danseurs, il signe sa 4création et évoque la possible homosexualité de Schubert. On perçoit l’attirance de deux hommes, Rubén Julliard et Pierre-Émile Lemieux-Venne. Mais intervient une jolie femme, Di He, qui ne laisse pas Rubén indifférent. Ils se lancent dans un duo impeccablement bien interprété avec une sensualité dévorante. En partant main dans la main, le visage du jeune homme se retourne brièvement vers l’autre homme resté seul. Une pièce parfaite de quelques minutes et surtout une très intéressante écriture dramaturgique !

Bien que Mikhaël Kinley-Safronoff ait quitté tout dernièrement l’OnR pour rejoindre le Ballet de Nüremberg, il est présent avec The Cycle qui dessine les différents âges de la vie. De la petite enfance à la mort, les six danseurs symbolisent la notion du temps avec humour et nostalgie dans un style très contemporain. C’est troublant, percutant et ironique ! 

On a aussi fort apprécié le travail de Jean-Philippe Rivière dont la danse très gracieuse se substitue aux instruments de musique et l’excellente Jeune fille et la mort de Jesse Lyon. D’intéressantes idées sont à développer chez Susie Buisson, Christina Cecchin, Brett Fukuda, 

Alors que se rejoignent toutes les toiles de Silvère Jarrosson faisant apparaitre un immense et surprenant tableau, la boucle est bouclée avec la chorégraphe Julia Weiss où Monica Barbotte et Olivier Oguma reviennent pour narrer magistralement les différentes étapes inhérentes à leur histoire d’amour. 

Alors que rien ne prouvait que ces excellents danseurs soient assez mûrs pour devenir chorégraphes, ils et elles démontrent qu’ils sont à l’aube de devenir des créateurs incontournables du XXIème siècle.

Sophie Lesort

Spectacle vu le 21 octobre 2021 au théâtre de Colmar

Le Ballet de l’Opéra National du Rhin : https://www.operanationaldurhin.eu/fr

 

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