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« In a corner the sky surrenders… unplugging archival journeys... (for Nadia) » de Robyn Orlin

1994, Robyn Orlin crée un solo In a corner [the sky surrenders] unplugging archival journeys... Berlin 2020… … « Le coronavirus est à notre porte. Avec le confinement, la boîte en carton qui enferme chacun est devenue universelle. Je reviens vers mon solo et imagine le transmettre à un(une) interprète différent(e) dans chaque ville où il sera programmé. À Montpellier, Jean-Paul Montanari propose Nadia Beugré… »

Curieux renversement : en demandant à Nadia Beugré de reprendre un de ses anciens solos, la chorégraphe sud-africaine prenait le risque de voir l'interprète tirer toute la pièce à elle. Ce qui fut le cas. Mais, ce faisant, la danseuse et chorégraphe ivoirienne a rendu l'œuvre à sa gravité initiale. Preuve qu'il y a beaucoup de chemins différents pour respecter la véracité d'une chorégraphie !

Robyn Orlin ne se leurra pas sur la portée de sa démarche. On ne fréquente pas en vain certaines forces… A l'origine, elle qualifiait la nouvelle production de son solo de 1994 In a corner [the sky surrenders] de reprise. Il s'agissait de choisir dans chaque ville un interprète, de travailler en résidence, et de redonner cette œuvre qui emprunte à l'esprit Arte Povera et annonce quelque chose des propositions de la danse plasticienne alors encore dans les limbes, ou presque, à la date de la création. Mais le premier à répondre à la proposition fut Jean-Paul Montanari pour Montpellier Danse et c'est lui qui suggéra Nadia Beugré.

La chorégraphe et danseuse ivoirienne vit entre Abidjan et l'Hérault et Robyn Orlin ne pouvait pas ignorer ce que signifiait choisir un volcan, une force tellurique comme l'ancienne danseuse du groupe Tché-Tché. Elles se connaissent depuis 1999… Alors, sur les programmes, le titre est devenu  In a corner the sky surrenders… unplugging archival journeys... (for Nadia) et la « reprise » est devenue « re-création »… Ce qui est juste et faux à la fois. En 1994, la jeune sud-africaine, récemment diplômée du Art Institute of Chicago, se trouve un peu perdue dans New York et sympathise avec un « homeless ». Pour l'aider, elle va traverser la ville avec le carton qu'elle lui a « déniché » et cette traversée va se révéler complexe, les autres déshérités cherchant à s'accaparer le précieux emballage ! La chorégraphe fut « frappée par l'instinct de survie des sans-abris. Les rues du Lower East Side sont un lieu de trafic de boîtes en carton, surtout celles qui sont suffisamment grandes pour former des abris de fortune, […] Comme je ne trouvais pas de lieu pour travailler, j'ai moi aussi utilisé des grandes boîtes en carton... c’est comme cela que j’ai créé mon solo, In a corner [the sky surrenders] ». Tout est fait sur place, en direct : l'interprète maniant les éclairages, l'espace de jeu se réduisant au carton : ce qui apparaît quand il est ouvert ; l'espace qu'il dégage devant lui. Menue, tête quasiment rasée, la jeune Robyn Orlin se détachait comme une ombre fugace sur les ténèbres ambiantes. 

Galerie photo © Laurent Philippe 

Pas Nadia Beugré. Solaire, tonitruante, enveloppée dans un soutien-gorge doré on ne peut plus glam et flashy, faisant valoir l'essayage de sa robe, entrant dans le carton comme on investit un empire. Robyn s’immisçait dans le monde de la rue, Nadia fait du monde un théâtre, un podium, une tribune. Une grappe de raisin luminescent sous l'éclairage descend des cintres, elle le pourlèche et le grappille en Bacchus improbable (mais n'oublions pas que le Dieu a pu changer de sexe au cours de ses pérégrinations). Elle ouvre le carton et celui-ci bleu ciel et piqueté des étoiles d'un éclairage magique (subtilité de Annie Tolleter qui a fait décors de ce qui ne l'était pas mais l'était cependant) devient écrin. Elle ouvre une trappe, sort sa tête et lance ses tresses… Soudain, l'Afrique déboule. Les cheveux n'ont rien d'anodin pour la femme africaine. Parure, souci et théurgie, forme et sens, il disent. New York est loin maintenant et Nadia Beugré peut rythmer le texte, jouer du pagne, poser en Mama Wax (les business women qui dominent le commerce de ce tissu brillant sur les ports du Golfe de Guinée). Voilà, dans ces ténèbres engendrant une diva-déesse truculente et superbe et la reprise paraît plus proche de la nouvelle création…

La suite ne pouvait faillir. Défilent deux éléphants automates facétieux en plastique et voilà la diva qui invective les puissants, dénonce, vitupère Poutine, les homophobes d'Afrique de l'Ouest, les colonialismes et le monde qui ne va pas. Elle prend l'univers à partie en suivant ce petit train électrique qui court sans interruption depuis le début du spectacle dans le noir devant le carton. Et sa dénonciation déborde les cartons de New York pour devenir celle de toutes les injustices et une aspiration à quelque chose de mieux. Pourtant, dans le bruit de ce train, la psalmodie, les sons diffusés avec ces appels d'échos, quelque chose monte de profondément enfoui. Ce son rappelle le travail de Steve Reich quand il interrogeait les témoins sur les trains qui traversaient l'Europe et, sur fond de pulsation rythmique, invoquait-évoquait le drame du siècle. Soudain dans la logorrhée improvisée de Nadia Beugré passait Different Trains (1988) de Reich ! Robyn Orlin est fille d'émigrés juifs lituaniens… Passe alors la gravité et la poésie tragique distillées par la version originale dont cette réinterprétation paraît soudain beaucoup moins éloignée qu'il le semblait à première perception. 

Philippe Verrièle

Vu le 21 juin au théâtre des Treize vents/Grammont dans le cadre du festival Montpellier Danse.

 

Galerie photo © Laurent Philippe 

 

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