« The Brutal Journey of the Heart » de Sharon Eyal et Gai Behar

Avec le troisième opus de leur série sur les états du cœur, Sharon Eyal et Gai Behar inventent de nouveaux « fragments d’un discours amoureux ».

The Brutal Journey of the Heart de Sharon Eyal est le troisième chapitre d’une trilogie commencée avec OCD LOVE, puis LOVE Chapter 2. Dans ces deux premiers opus, il y était question d’amour, mais aussi de TOC ou troubles obsessionnels compulsifs, (OCD, en anglais) puisqu’ils s’inspiraient d’un poème slamé de Neil Hilborn, intitulé OCD. Dans le Chapitre 3,The Brutal Journey of the Heart, exit les TOC, restent les sensations et les émotions qui se répercutent dans la chorégraphie de Sharon Eyal et en sont toujours le sujet principal, arrimé solidement à une pensée, ou plutôt une édification du corps collectif qui pourrait être considérée comme sa marque de fabrique. C’est d’ailleurs en cela qu’elle se distingue absolument de l’esthétique d’Ohad Naharin, (et de la Batsheva dont elle est issue) qui travaille les corps dans une singularité radicale.

Galerie photo © Laurent Philippe 

Pour autant, l’obsessionalité n’a jamais été si présente que dans cette dernière création, qui déploie, au son d’une musique néo tropicale ou faussement brésilienne signée Ori Litchik, une sorte de mouvement perpétuel partant du centre du corps et rayonnant jusqu’aux extrémités, chaloupant de concert. Plus que jamais, on retrouve cette élégance des jambes allongeant l’allure comme de jeunes chevaux mi-ombrageux, mi-effarouchés, et la démarche altière des interprètes au genre indeterminé, si caractéristiques de son style et si séduisantes pour les spectateurs. Avec son écriture tirée au cordeau, qui sait pourtant dégager une animalité et une sensualité parfois crue, Sharon Eyal s’inscrit bien dans la suite de ses pièces précédentes. 

Pourtant, quelque chose de nouveau apparaît peu à peu dans ces unissons impressionnants qui ne laissent, semble-t-il, aucune latitude à l’individu. Cette chose est une sorte de faille, une fragilité, une vulnérabilité, soulignée par les costumes « seconde peau » de Maria Grazia Chiuri directrice artistique de la maison Dior, aux dessins semblables à des tatouages autour d’un cœur. Cette fêlure apporte une douceur à l’écriture, mais aucun abandon. Comme si pour se préserver d’une débâcle « brutale » de sentiments, il lui fallait contenir les corps (et les cœurs) dans le minimal et dans le collectif, sorte de rempart à tout épanchement dangereux. 

Galerie photo © Laurent Philippe 

C’est pourquoi cette pièce est faussement apaisée. Sous le corset du mouvement inexorable, on sent battre les palpitations de ce cœur prêt à s’emballer, la chorégraphie pressée d’accélérer. Et la fausse musique latino-quelque-chose, un peu trop obsédante, a sans doute pour fonction d’éviter toute douleur comme toute rupture dans cette histoire de cœur brisé.

Agnès Izrine

Vu le 1er juillet 2021 Festival Montpellier Danse, Opéra Comédie.

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