Ballets de Monte-Carlo : «Coppel-i.A»

Jean-Christophe Maillot crée une Coppel-i.A robotisée, transhumanisée. Une œuvre brillante qui nous pousse à réfléchir sur l’être et les manipulations, techniques, génétiques ou tout simplement ordinaires. Une future version de référence !

Blanc glacial aux reflets bleu argent, plateau nu nimbé d’arcs futuriste, la première image de Coppel-i.A nous plonge d’emblée dans le décor d’une série Sci-fi dernier cri, de celles qui envoûtent le spectateur en racontant notre monde, transfiguré par des forces irréelles. Ainsi apparaît cette mystérieuse Coppel-i-A, androïde androgyne, créée par un curieux trafic dissimulé backstage qui met en jeu l’intelligence artificielle (I.A). Et nous voilà immédiatement happés par cette créature et la ligne impeccable de son corps machine. Avec cette pièce, Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets de Monte-Carlo, revient au ballet d’envergure avec trente danseurs. Et à la narration, et non des moindres, puisque cette Coppel-i.A a toute la richesse interprétative d’un conte philosophique bien mené.

Si la référence affichée est bien celle de la Coppélia d’Arthur Saint-Léon datant de 1870 sur la musique de Léo Delibes, elle-même inspirée de L’Homme au sable d’E.T.A Hoffmann, une des sources avouée de Jean-Christophe Maillot est également L’Eve Future de Villiers de L’Isle Adam, conte fantastique et symboliste de 1886, combinant le songe et la science, Faust et Frankenstein, Kleist et Pygmalion.

S’appuyant sur le thème de la femme idéale parce qu’artificielle, poupée mécanique ou cyborg des temps modernes, plus séduisante que toutes les femmes de chair et de sang, ils interrogent dans leurs romans à connotations plutôt misogynes, la question de la création arbitraire d’êtres factices sans en passer, justement, par la procréation.

Si, dans Coppélia, Franz, fiancé de la gentille Swanilda est séduit par une automate, invention géniale du sulfureux Coppélius, chez Villiers de L’Isle-Adam, par contre, la créature est manipulée par le désir masculin mais le dépasse par sa puissance mécanique.

Galerie photo Alice Blangero

Jean-Christophe Maillot opère une synthèse brillante de ces thèmes en propulsant ces problématiques dans la danse, soutenue par une partition, tout aussi hybride que l’humanoïde, de Bertrand Maillot, qui a trafiqué et altéré Delibes par le biais de traitements audio et d’instruments virtuels, tout en lui ajoignant une composition originale.

Coppel-i.A (magnifiquement interprétée par Lou Beyne), prototype réussi de Coppelius (Matej Urban), est une machination diabolique qui conjugue faiblesse et agilité, sensualité et précision horlogère. Sa quasi nudité et son corps lisse rappelle les physiques parfaits et photoshopés de notre modernité, à la fois suggestifs et distants. A la fois vulnérable et inoxydable, docile et impériale, son humanité et sa déshumanisation tiennent toute deux à la grâce et à la perfection du mouvement et à l’inventivité gestuelle de Maillot. Dislocations et désarticulations, pointes aiguisées, bras anguleux, la chorégraphie s’amuse des paradoxes du vivant et du machinal, et pose la question de la présence et de l’incarnation du geste, si cruciale dans la danse.

Galerie photo Alice Blangero

Dans la Coppélia d’origine, Swanilda endossait le rôle de la poupée, et faisait semblant de prendre vie. La Coppel-i.A de Maillot s’autonomise en s’animant au sens premier du terme, c’est-à-dire en se dotant d’une âme et de sentiments pour Franz (Simone Tribuna), transférant le cauchemar du savant à la créature elle-même, et les peurs d’hier aux fantasmes d’aujourd’hui. Vêtue d’une robe légère comme un souffle, sa danse se fait vaporeuse avant de virer voluptueuse et charnelle. Franz est conquis. Coppélius désespéré. Et il faudra toute l’intelligence – naturelle – de Swanilda (Anna Blackwell) pour récupérer son promis, et celle – artificielle – de Coppel.i.A pour s’affranchir du désir des autres…

Galerie photo Alice Blangero

Les invités de la noce de Swanilda et Franz, tout de blanc vêtus dans des costumes imaginatifs, dignes d’une haute-couture très graphique et signés Aimée Moreni, forment des ensembles fluides où le cocasse se mêle à l’aérien, portés et sauts à l’unisson, portant la griffe du chorégraphe.

Mais au final, cette illusion amoureuse n’aurait-elle pas quelque accointance avec la danseuse, cette créature éthérée chère aux ballets « Blancs » qui nous propose l’idéal d’un corps soustrait, par sa technique, aux contingences « naturelles », une femme sur-naturelle entre l’être et le néant ?

Quoi qu’il en soit, cette Coppel-i.A est une vraie réussite, et les Ballets de Monte-Carlo, dont les effectifs ont été entièrement renouvelés et rajeunis excellent dans cette création.

Agnès Izrine

Vu le 27 décembre 2019, Grimaldi Forum, jusqu'au 5 janvier 2020.

Distribution
Chorégraphie : Jean-Christophe Maillot
Musique originale et Arrangement de l'oeuvre de Léo Delibes : Bertrand Maillot
Scénographie, Costumes : Aimée Moreni
Lumières : Jean-Christophe Maillot et Samuel Thery
Dramaturgie : Jean-Christophe Maillot et Geoffroy Staquet

Coppél-i.A. : Lou BEYNE  - Coppélius : Matèj URBAN - Swanilda : Anna BLACKWELL - Frantz : Simone TRIBUNA - La Mère de Swanilda : Mimoza KOIKE - Lennart, Confident de Swanilda : Lennart RADTKE
Les Amies de Swanilda : Gaëlle RIOU, Kaori TAJIMA, Anjara BALLESTEROS, Anissa BRULEY
Les Amis de Frantz : Daniele DELVECCHIO, Adam REIST, Benjamin STONE, Michaël GRÜNECKER, Koen HAVENITH
Les Prototypes : Benjamin STONE, Koen HAVENITH, Christian TWORZYANSKI, Cristian OLIVERI, Alessio SCOGNAMIGLIO, Jaat BENOOT
Les Invités : Taisha BARTON-ROWLEDGE, Francesco RESCH, Chelsea ADOMAITIS, Candela EBBESSEN, Cristian ASSIS, Markéta POSPISILOVA, Lydia WELLINGTON, Jaat BENOOT, Portia ADAMS.

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