La Coppel-I.A. de Jean-Christophe Maillot

Jean-Christophe Maillot revient sur sa conception de Coppélia, transformée par ses soins en Coppel-I.A., un conte futuriste de notre temps.

DCH : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous intéresser à Coppélia ?
Jean-Christophe Maillot :
Il y a quatre ans, j’ai découvert L’Eve Future roman de Villiers de L’Isle Adam, une des premières œuvres de science fiction avant l’heure. Elle déroule une problématique faustienne à la française, très étonnante et complètement décalée. Or, je trouve que le ballet Coppélia a toujours été traité de façon plutôt niaise, alors qu’il s’agit d’une spéculation éternelle de l’homme : créer un être idéal à son image avec le secret espoir, un jour, d’en profiter. Et, à notre époque, où la technologie permet d’imaginer pour le meilleur ou pour le pire — et sans doute pour le pire — de fabriquer un être artificiel, revenir sur cette histoire me semblait pertinent. Avec, en ligne de mire, l’idée d’inventer un être-objet comprenant notre fascination pour la machine, et étant capable de faire ce que notre propre corps ne peut pas. Et donc que serait un automate aujourd’hui ? Quelle est la problématique de ce petit couple de Franz et Swanilda, jeunes amoureux, a priori anodins, et cette brutale fascination de Franz pour un être aussi parfait qu’inanimé ? La peur ? La sublimation amoureuse ? Aujourd’hui, Coppélia au lieu d’être exposée sur son balcon, est réellement présente. En tout cas, les avancées technologiques permettent de l’imaginer.

DCH : Pourquoi avez-vous été particulièrement marqué par L’Eve Future et quelle est sa relation à Coppélia ?
Jean-Christophe Maillot : L’œuvre de L’Isle-Adam est passionnante au niveau de l’écriture, mais totalement misogyne ! Il s’agit d’une femme parfaite mais avec laquelle il ne peut pas sortir en société car il faut lui greffer une intelligence. C’est monstrueux. C’est Frankenstein !  D’ailleurs, aujourd’hui, ce qui s’en approcherait sont les poupées sexuelles. Il suffit juste de remplacer le carbone par le silicone. Coppel-I.A. s’inspire donc de ce rapport effrayant et insupportable de l’homme à la femme, et imagine comment cet être va pouvoir s’en émanciper à travers cette fable de l’intelligence artificielle qui surpasse l’homme. Mais en réalité, c’est bien un humain qui l’a créée ! Au fond, cette histoire est peut-être impossible, mais elle traduit la peur d’être détrôné un jour de notre toute puissance et de notre capacité à réfléchir et à décider, de notre relation au pouvoir. Coppélius l’a probablement façonnée dans cet objectif, peut-être pour se régénérer lui-même. D’où la dimension faustienne. C’est pourquoi dans son atelier il y a beaucoup de prototypes qui ne sont pas féminins mais masculins, qu’il va expérimenter sur lui-même, À la fin, dans ma version, Coppélia pourra s’émanciper de ce personnage qui l’a fabriquée pour son plaisir personnel. Évidemment c’est une métaphore de la relation amoureuse en général, puisque l’on s’amourache de celui que nous imaginons et non de l’être réel.

DCH : Initialement, le conte d’Hoffman, traite également du rapport à l’image d’un être idéal…
Jean-Christophe Maillot : C’est cette problématique-là qui est intéressante dans Coppélia. Cette poupée artificielle face à la réalité d’un être de chair, avec l’imperfection qui fait la richesse de l’être humain. Aujourd’hui, que nous avons la capacité d’envisager un corps augmenté nous pouvons imaginer ce que le corps du danseur pourrait devenir dans le futur. À commencer par une plus grande solidité. Mais qu’en sera-t-il du corps humain à partir du moment où ses faiblesses auront disparu ?


Que faites-vous de la musique du ballet de Léo Delibes ?
Jean-Christophe Maillot : Je l’ai toujours détestée ! Finalement, je me suis rendu compte que ce qui me rendait cette musique insupportable était le souvenir de toutes les Coppélia que j’avais pu voir. Je me suis donc tourné vers Bertrand, mon frère et compositeur, et nous avons trouvé quelque chose que je pense être fascinant, extrêmement original, qui consiste à utiliser le principe du DJ mais pour la musique classique. C’est-à-dire, prendre la musique de Delibes et l’altérer dans sa temporalité et dans ses harmoniques. Ça donne quelque chose de très surprenant qui se rapproche de la musique de film. Pour l’anecdote, j’avais travaillé deux ans avec Dany Eifman qui disposait d’un peu de temps après une brouille avec Tim Burton. Mais ils se sont réconciliés et ses demandes financières étaient incompatibles avec notre budget. Et puis, il avait un peu peur d’un orchestre qui jouerait sa musique en dehors d’un studio. Bref. Je suis très heureux de mon travail avec Bertrand. Car qu’est-ce qu’une musique de film ? C’est de remplacer ce rapport de chorégraphe cherchant à faire correspondre à la musique ce que les danseurs font, pour suivre complètement  ce que les danseurs ou l’action demandent à un instant précis. Du coup, cela fait ressentir la sensation même des danseurs.

Propos recueillis par Agnès Izrine

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