« Aberration » d' Emmanuel Eggermont

A Pôle-Sud, Emmanuel Eggermont dans le tout-blanc d’Aberration. Un solo aux accents d’art plastique, monochrome et protéiforme, énigmatique et réjouissant. 

Chaque être humain qui naît est une page blanche que la vie écrira, avec, on l’espère, le moins de ratures possible. Le blanc promet l’apaisement, mais peut aussi conduire à la perte de repères, peut signifier l’absence de traumatismes et donc une forme de liberté, ou au contraire un vide impossible à combler. Il représente le deuil ou la joie, selon les cultures. Dans l’art il nous a procuré une fausse idée de la statuaire antique. Pour le clown, on l’a opposé au rouge. 

Dans Aberration, présenté à Pôle-Sud dans le cadre de la saison 21/22 [lire notre article],Emmanuel Eggermont nous embarque dans un univers très plastique et non moins poétique. Après une arrivée sur scène par le fond, tel un fantôme ou une forme presque abstraite, il continue de jouer le jeu de l’apparition et de la disparition derrière un rideau de perles ou un store. Et surtout, revient à chaque fois avec un nouvel accessoire qui fait costume. Et personnage. Aussi, Eggermont nous embarque sur un périple traversant un imaginaire foisonnant de formes et d’inspirations, où aucune référence n’est univoque, ni les aberrations de ce corps qui s’articule et se plie de manière imprévisible, à la recherche de sa vérité perdue. 

Dans cette collection d’énergumènes anoblis par le blanc, il suffirait d’introduire une seule tache de couleur, et elle ferait l’effet d’une bombe, comme chez Ushio Amagatsu qui aime à le faire dans chacune de ses créations avec Sankai Juku. Et il est vrai qu’Eggermont finit par saupoudrer son corps de poudre blanche. Mais il persiste et signe dans l’épure absolue où seul le noir des murs contraste avec le blanc du sol. Un esprit de butô se répand alors sur le plateau, mais on se trouve peut-être dans l’ambiance blanche d’un centre hospitalier, chez ceux qui ne perçoivent le monde qu’à travers des fantaisies délirantes. 

Est-ce dans cette veine qu’Eggermont se fantasme en empereur, en sprinter, en nageur, en fauconnier se transformant en oiseau et tant d’autres ? Ou bien est-ce l’autodérision d’un Faune qui tente d’échapper à un monde de plus en plus aberrant ? Car l’aberration évoquée dans le titre n’est pas celle du personnage, mais celle de son contexte. Auquel la folie peut être une réaction logique.

Le fantôme de Raimund Hoghe aussi s’invite sur le plateau, et non seulement parce qu’il vient de nous quitter, mais surtout parce qu’il est pour beaucoup dans la gestuelle douce d’Eggermont qui flirte avec l’air, la transparence et l’apesanteur. En portant un étrange chapeau blanc, abstrait et futuriste, Eggermont se pavane à la manière de son chorégraphe d’antan qui aimait tant son chapeau noir. Et on se souvient du lait si blanc que Hoghe versait à son danseur soliste dans L’Après-midi, créé pour Eggermont en 2008. Ou bien cette pose dos public dans Aberration, où une écharpe se transforme en drapeau et son porteur en statue héroïque. C’est tout l’art de Hoghe qui se réveille d’un coup, alors qu’on peut aussi, dans certaines de ces formes plastiques improbables, entrevoir des traces de Dubuffet, Léger, Picasso…

Oui, le blanc apaise et permet d’évacuer. Le point de départ pour ce solo était, selon Eggermont, un dialogue engagé avec des personnes ayant surmonté un traumatisme. Son parcours à travers Aberration  peut en effet être lu comme une reconstruction intime et émotionnelle. Mais tout autant comme un parcours d’exposition où on se laisse traverser par les figures contemplées, un parcours telle une sorte de palimpseste où chaque image laisse une trace qui s’intègre dans la suivante, comme on trouve aussi quelques traces du noir qui régnait sur son spectacle précédent, Polis, inspiré de Pierre Soulages. Et le noir brille, paradoxalement, à travers le blanc. Si Eggermont dit ne pas avoir prémédité une suite de pièces consacrées à des univers chromatiques, on ne peut pas non plus ignorer comment il appelle sa compagnie : L’Anthracite. 

Thomas Hahn 

Spectacle vu le 19 octobre, Strasbourg, Pôle-Sud CDCN

Conception, chorégraphie et interprétation  : Emmanuel Eggermont
Collaboration artistique et photographie  : Jihyé Jung
Musique originale  : Julien Lepreux
Création lumière  : Alice Dussart
Consultante artistique : Élise Vandewalle
Production  : L’Anthracite

Coproduction : CCNT direction Thomas Lebrun / ADC Genève / Le Gymnase CDCN Roubaix Hauts-de-France / La Maison CDCN Uzès Gard Occitanie / Le Tandem Scène Nationale / POLE-SUD CDCN, Strasbourg / Le Théâtre de Nîmes, scène conventionnée d’intérêt national

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