« SMOKE » de Philippe Saire
Il arrive que la scène devienne un lieu de mirages, un territoire où les certitudes se dissolvent et où l’œil, soudain, ne sait plus ce qu’il voit. SMOKE, la nouvelle création de Philippe Saire, appartient à cette famille rare de spectacles qui ne cherchent pas à raconter, mais à troubler. À déplacer le regard. À faire vaciller la frontière entre ce qui apparaît et ce qui se dérobe.
L’espace scénique, réduit à deux parois obliques formant un entonnoir, impose d’emblée une sensation de contrainte. Ce triangle ouvert vers le public ressemble moins à un décor qu’à une impasse, un lieu où l’on se cogne aux limites de sa propre perception. Les lumières, au fond, clignotent comme des signaux d’alerte ; les sons évoquent tour à tour une fête foraine, une foule paniquée, un moteur prêt à exploser, une fête qui dégénère... Rien n’est explicite, tout est suggestion.

Tout commence par un lapin géant, maladroit, qui se hisse tant bien que mal au-dessus de l’une de ces parois. On pense, à un personnage échappé d’un parc d’attractions, à un rêve d’enfant qui aurait mal tourné, ou au célèbre Lapin blanc de Lewis Carroll. Le voilà de l’autre côté du mur, comme de l’autre côté du miroir, projeté dans une autre réalité où l’agitation s’est tue. Peur du silence ? Du noir ? De nous ? Il se précipite dans l’angle le plus obtus pour chercher une échappatoire… Le décor, réduit à l’essentiel, agit comme une chambre d’échos où chaque geste se heurte à une limite, chaque tentative d’avancer se transforme en lutte.
Mais très vite, la peluche se fend, la fourrure tombe, et l’homme surgit. Une fois le costume abandonné, le danseur David Zagari se retrouve seul dans cet espace triangulaire qui semble se refermer sur lui. Alors la pièce la pièce semble prendre corps : dans ce passage du masque au visage, du divertissement à l’inquiétude, du costume à la peau.
Puis la fumée apparaît. Au début, nous ne l’identifions pas comme telle. Elle coule, remonte, se déploie en nappes épaisses ou en filaments délicats. Elle devient cascade, chevelure, nuage, souffle. Non pas comme un effet, mais comme une matière vivante. Une chute d’où s’échapperait une brume d’eau. Elle se glisse dans les interstices du décor, s’échappe par un mur poreux, se densifie au sol jusqu’à engloutir le danseur. Antoine Friderici, son concepteur, en fait un véritable paysage mouvant, un tableau en perpétuelle métamorphose qui nous hypnotise. Philippe Saire en joue et invente une véritable partenaire de jeu, imprévisible, parfois indocile, qui oblige le danseur à adapter son mouvement, à composer avec ce qui lui échappe.
David Zagari répond à cette matière mouvante avec une physicalité précise, attentive, qui oscille entre tension et relâchement. Sa danse, souvent entravée par l’étroitesse du dispositif, traduit une tentative d’émancipation : sortir du cadre, trouver une issue, échapper à une situation qui semble se refermer sur lui. Par moments, il s’adresse au public, comme s’il cherchait un relais, un témoin, avant de replonger dans ce dialogue silencieux et fascinant avec la fumée. Sa danse, tour à tour athlétique, fragile, clownesque ou suspendue, épouse les rythmes imprévisibles de cette matière indocile. Il cherche une issue, se heurte aux parois, glisse, chute, se relève, comme si son corps tentait d’échapper à un piège invisible. Par moments, il semble vouloir apprivoiser la fumée ; à d’autres, c’est elle qui le submerge, l’absorbe, le dissout. Le geste devient alors une tentative de rester au monde, de ne pas disparaître entièrement.

La bande sonore de Stéphane Vecchione renforce cette impression d’entredeux. Bruits de foule, grondements mécaniques, textures plus abstraites composent un environnement sonore qui ne décrit rien mais installe un climat. Rien n’est explicatif, tout est ouvert. Saire revendique d’ailleurs cette volonté de laisser au spectateur la liberté d’interpréter, de projeter ses propres images.
On peut voir dans SMOKE une réflexion sur le divertissement — le lapin en costume en est un indice — ou sur la difficulté à s’extraire d’un rôle. On peut aussi y lire une méditation sur l’image, sur ce qui se forme et se défait sous nos yeux. Sur notre monde, d’où l’on cherche à s’échapper en vain par l’illusion. Mais la pièce fonctionne surtout comme une expérience sensorielle, où la danse, la lumière et la fumée composent un ensemble qui ne cherche pas à convaincre, mais à troubler.

Philippe Saire signe ici une pièce d’une beauté étrange, parfois déroutante, toujours captivante. Une œuvre où la danse ne cherche pas à dominer la matière, mais à dialoguer avec elle. Où l’image ne sert pas le récit, mais l’imaginaire. Où l’on avance à tâtons, comme dans un rêve dont on ne sait jamais s’il nous protège ou s’il nous menace. Dans la chambre obscure des illusions Philippe Saire nous fait le coup du lapin !
Agnès Izrine
Vu le 15 avril 2026 au Centre Culturel Suisse à Paris.
Jusqu'au 18 avril 2026.
Distribution
Conception : Philippe Saire
Chorégraphie : Philippe Saire en collaboration avec David Zagari
Interprète : David Zagari
Création sonore : Stéphane Vecchione
Création fumées et lumières : Antoine Friderici
Création costumes : Isa Boucharlat
Réalisation costume lapin : Scillia Ilardo et Karine Dubois
Direction technique : Guillaume Pissembon
Assistanat : Samuel Perthuis
Régisseur : Thierry Bürgle
Construction : Hervé Jabveneau, Midi XIII
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