Medhi Walerski
Installé à Vancouver, le Ballet BC s’impose depuis près de trente ans comme l’un des fers de lance de la danse contemporaine canadienne. À la croisée de différentes esthétiques, la compagnie s’est construit un vaste répertoire entre précision et raffinement du classique et audace de la création contemporaine. Peu présente sur les scènes parisiennes, la venue de Ballet BC à Paris constitue un moment rare, presque inédit. Nous en avons profité pour rencontrer son directeur Medhi Walerski.
DCH : Votre parcours vous a mené de l’Opéra de Paris à Vancouver, en passant par le Nederlands Dans Theater. Comment ce chemin a‑t‑il façonné votre manière de chorégraphier et de diriger une compagnie ?
Medhi Walerski : C’est vrai, je suis parti tôt. À vingt ans, j’ai quitté la France, et aujourd’hui j’ai passé plus de temps à l’étranger que dans mon propre pays. Ce sont les rencontres qui m’ont construit : la discipline très française du Conservatoire supérieur de Paris, où l’on m’a appris la rigueur, mais aussi une ouverture immense grâce à la diversité des esthétiques que j’y ai croisées. Il faut souligner que j’avais commencé par la danse contemporaine, puis on m’a redirigé vers le classique avant d’entrer dans le Ballet de l’Opéra de Paris, puis au Ballet de l’Opéra du Rhin. J’ai eu la chance de travailler avec des chorégraphes qui m’ont marqué profondément, des artistes qui m'ont inspiré et m'ont guidé pour mon avenir. Et puis, la découverte du travail de Jiří Kylián a tout bouleversé. Son œuvre a ouvert une porte que je ne soupçonnais pas. Le NDT m’a ensuite offert plus de dix ans d’apprentissage, de répertoire, de créations. Mais l’envie de créer était déjà là, très tôt. Au Conservatoire, nous avions un atelier hebdomadaire où nous devions inventer des pièces pour nous ou pour nos camarades. Cela m’a électrisé. Au NDT, une soirée annuelle était dédiée aux créations des danseurs. J’y ai participé chaque année. Aujourd’hui, à la tête du Ballet BC, j’ai voulu transmettre cette même opportunité à tous les interprètes : chaque saison, les danseurs créent une pièce, mais aussi produisent entièrement leur création. Ils gèrent le budget, la communication, la billetterie, le marketing. Tous les départements du Ballet BC les accompagnent. C’est une manière de leur ouvrir d’autres chemins.

DCH : Est‑ce ce désir de créer qui vous a poussé à quitter l’Opéra de Paris ?
Medhi Walerski : Oui, clairement. L’Opéra est une maison magnifique, mais immense, avec une hiérarchie très lourde. À 21 ans, j’étais plein d’énergie, d’impatience. Je voyais des danseurs attendre des années pour obtenir un rôle qu’ils méritaient. Je sentais que je n’avais pas envie de gravir les échelons un par un. J’avais envie de danser maintenant, pas dans dix ans. Et puis, le contemporain m’appelait. J’avais envie de basculer dans un autre univers. Je voulais être soliste, tout de suite, pas un rouage dans un corps de ballet.
DCH : Comment êtes‑vous devenu directeur du Ballet BC ?
Medhi Walerski : Par hasard, vraiment. Le Ballet BC a été l’une des premières compagnies à m’inviter comme jeune chorégraphe. J’y avais créé plusieurs pièces, donc un lien s’était tissé. Quand la directrice est partie, le conseil d’administration m’a contacté. À ce moment‑là, j’étais en plein questionnement. J’avais quitté le NDT en tant que danseur tout en continuant à chorégraphier. Parallèlement, j’étudiais la psychologie somatique, le leadership, le théâtre. Je ne savais pas exactement où me diriger. Quand ils m’ont proposé ce poste, je me suis senti porté, excité par le fait de pouvoir façonner une compagnie que j'aimerais diriger. Je suis arrivé en 2020, en pleine pandémie. Tout était fermé. Mais finalement, c’était une chance : le rythme était ralenti, j’ai pu apprendre ce nouveau métier sans être submergé.

DCH : Quelle est votre vision du Ballet BC ?
Medhi Walerski : C’est une compagnie très ouverte, très physique, avec des artistes d’une générosité incroyable. Je leur demande beaucoup, mais je leur laisse aussi un espace réel pour exister, pour apporter leur singularité. Nous travaillons avec des chorégraphes qui sollicitent la créativité des danseurs. Je tiens aussi à soutenir les artistes émergents, qu’ils soient chorégraphes ou interprètes. Nous réfléchissons à créer une seconde compagnie pour les danseurs en fin de carrière — un écho au NDT3 [pour les danseurs de plus de 40 ans N.D.L.R.], qui m’a profondément marqué. Depuis trois ans, nous avons nos propres studios : un lieu ouvert à la communauté. C’est-à-dire tous ceux qui souhaitent approcher la danse, même sans venir au théâtre. Nous proposons des cours, des ateliers, du yoga, du Pilates, des workshops avec les chorégraphes invités. Les danseurs donnent eux‑mêmes les cours. Certains découvrent une vocation.
DCH : Comment choisissez‑vous vos danseurs ?
Medhi Walerski : Il faut une base classique solide, une grande maîtrise contemporaine, une aisance au sol, en duo. Mais surtout : de la curiosité, de l’initiative, une vraie capacité à collaborer. Ils passent des heures ensemble, sans hiérarchie. Il faut de la résistance physique et mentale. Et je préfère sélectionner des personnes gentilles. En Amérique du Nord, beaucoup viennent de la compétition. Cela forge une ténacité particulière. Moi, j’apporte la finesse et le raffinement hérités de mon éducation française.
DCH :Les auditions doivent être impressionnantes…
Medhi Walerski : Cette année, 1500 candidatures pour quatre places. Et encore, nous faisons une présélection pour leur éviter des frais inutiles.
DCH : Parlez‑nous de Silent Tides, présenté à Paris.
Medhi Walerski Silent Tides est né dans un moment très particulier, presque irréel. Nous étions en 2020, en pleine pandémie. À l’origine, je devais créer une pièce pour vingt danseurs. Et puis, du jour au lendemain, tout est devenu impossible : plus de contact, plus de proximité, plus de respiration partagée. Alors j’ai commencé autrement, à tâtons. J’ai travaillé seule avec une danseuse, puis seule avec un danseur. Deux solitudes qui ne pouvaient pas encore se rencontrer. Et puis un jour, les règles ont changé : ils ont eu le droit de se toucher. Je me souviens très précisément de ce moment. C’était comme si quelque chose se rallumait dans le studio. Une évidence, presque un choc. On ne réalise pas à quel point le toucher est essentiel jusqu’à ce qu’il disparaisse. C’est là que le duo est né. La pièce parle de ça : de l’intimité, de la fragilité du lien humain, de ce besoin vital d’être proche de quelqu’un. Elle parle aussi du temps — ce temps suspendu que nous avons tous vécu, étiré, presque immobile. Il y a des thèmes qui reviennent : l’amour, la mort, l’infini, les cycles. Mais ce n’est pas un manifeste. C’est une pièce très intime, très simple dans son essence. Elle se déploie sur un concerto pour violon de Bach, auquel s’ajoute une création sonore d’Adrien Cronet. Cette musique, pour moi, ouvre un espace intérieur très particulier. Silent Tides porte encore la trace de ce moment où tout était fragile, où chaque geste comptait.
DCH : Comment avez‑vous composé la soirée qui sera présentée à Paris ? J’imagine que rien n’a été laissé au hasard ?
Medhi Walerski : Nous avons longuement discuté avec la production et avec Vony Sarfati (directrice générale de l’Agence Sarfaty). Je voulais une soirée qui raconte quelque chose, pas une simple juxtaposition de pièces. Il y a d’abord Passing de Johan Inger, une œuvre très forte, créée pour la compagnie il y a quelques années. Puis Frontier de Crystal Pite. Cette chorégraphe, très aimée et connue en France, vit à Vancouver, ce qui est une chance incroyable pour nous. Et enfin Silent Tides. Ces trois pièces sont très différentes, mais elles partagent un fil sensible : l’idée de transformation, de passage d’un état à un autre. Dans Frontier, il y a deux mondes : le visible et l’invisible. Dans Silent Tides, deux individus qui se rapprochent, lentement, jusqu’à s’unir. Dans Passing, un groupe confronté à une catastrophe naturelle — Johan s’est inspiré d’une éruption volcanique aux Canaries — et la question devient : qu’est‑ce qui nous unit, qu’est‑ce qui nous sépare, quand le monde bascule ? Même la musique crée des ponts : chœurs, électronique, Bach, créations originales. Et puis il y a les danseurs. Leur versatilité est au cœur de la soirée. Ils passent d’un univers à l’autre avec une maturité, une intensité qui me touchent profondément. Ce sont des pièces exigeantes, physiquement et émotionnellement. Ils y mettent une sincérité rare.
DCH : Revenir en France a-t-il une résonance particulière pour vous ?
Medhi Walerski Oui, vraiment. Je suis parti très jeune. Mon travail chorégraphique n’a été présenté qu’une seule fois en France, à la MAC de Créteil, il y a quelques années. Alors revenir aujourd’hui, avec une compagnie que je dirige depuis sept ans, c’est très émouvant. Paris, pour moi, c’est un mélange de souvenirs, d’exigence, de vertige aussi. J’ai dansé ici, j’y ai étudié, j’y ai appris la danse, la discipline, la curiosité. Le public français est particulier : plus analytique, plus attentif à la structure, au sens, à la dramaturgie. Au Canada, l’approche est parfois plus instinctive. Les deux me touchent, mais différemment. Et puis il y a quelque chose que je n’oublie jamais : la chance que j’ai eue d’être formé en France : un enseignement gratuit, un accès total aux spectacles, aux institutions, à la culture. Quand je vois ce que cela coûte en Amérique du Nord, je mesure à quel point c’est un privilège immense. Revenir ici, c’est un peu comme revenir à la source. J’ai hâte de retrouver le public, de voir comment il recevra ces œuvres, comment il les lira. Et j’ai hâte, aussi, de retrouver la culture française, la communauté artistique, cette effervescence qui m’a tant nourri.
DCH : Quels sont vos projets pour les années à venir ?
J’ai annoncé ma démission en décembre : je quitterai Ballet BC en juin 2027. Cela laisse deux saisons pour trouver un successeur. Mon partenaire vit désormais en Europe, après m’avoir accompagné longtemps à Vancouver. La distance est trop grande. Et pour une compagnie de répertoire, il me paraît sain de changer de directeur au bout d’un cycle de sept ans.
Propos recueillis par Agnès Izrine
Théâtre des Champs-Elysées, du 15 au 18 avril 2026.














