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María Muñoz repasse son « Bach » en famille

Et ils dansèrent et eurent trois enfants… Après plus de vingt ans à danser son Bach, solo qui devenait de plus en plus intimiste, l’artiste catalane invita son partenaire et compagnon Pep Ramis à la rejoindre sur scène dans l’univers des Préludes et fugues auxquels elle prête corps et gestes. Mais pas seulement… Car si les deux ont déjà signé et interprété en commun bon nombre de pièces, l’idée de convier également leurs trois enfants fait naître un véritable portrait de famille.

Les pièces intergénérationnelles en danse ne sont pas si rares : une telle avec sa mère, un tel avec son fils. Kaori Ito invita son père, Kataline Patkaï performa avec l’un de ses fils. Rocío Molina exposa la relation avec sa mère tout comme Mohammed Toukabri, Israel Galván et Mohamed El Khatib sont allés interviewer leurs pères… Il n’y a pas d’âge, ou presque. Marion Carriau aussi s’est montrée en duo avec son fils, l’été dernier à Uzès. La liste est longue, mais jamais on n’avait vu toute une famille réunie sur un plateau de cette manière. Voici donc María Muñoz, Pep Ramis et leurs trois enfants, Martí, Paula et Sam.

Galerie photo © Laurent Philippe

Unique, le projet l’est aussi parce que la pièce en question n’est pas créée pour faire de leur relation le sujet de la soirée, mais une re-création du solo Bach  que Muñoz porte depuis 2004. Ce qui veut dire que ses trois enfants l’ont vue dans cette œuvre depuis qu’ils portent un regard conscient sur le monde. Autrement dit, Bach  leur est comme une sorte de frangine artistique. Sans parler de Pep qui doit y voir un autre enfant : « J’ai dû voir la pièce environ deux cents fois », dit-il. Certains pères voient leurs enfants biologiques moins souvent…

Vingt-deux ans de Bach

L’idée est insolite et il fallait bien un regard extérieur pour y parvenir. C’est en fait le Théâtre de la Ville qui a flairé le potentiel familial et suggéré cette réunion chorégraphique à Muñoz et Ramis. Sans quoi le couple n’aurait sans doute pas songé à mettre les cinq énergies de la lignée en commun autour de Bach. De leurs enfants, Paula et Martí sont devenus danseurs professionnels, même s’ils ont choisi de quitter leur Catalogne natale. La première a étudié à Lausanne, le second est allé à Salzbourg, en Autriche. Quant à Sam, il étudie aujourd’hui le dessin. Aussi la nature très graphique voire calligraphique de Bach  ne lui est sans doute pas étrangère. « Et en son enfance, il a beaucoup dansé », ajoutent les parents. On peut même lui trouver, dans sa gestuelle, un air de Chaplin, subtil et presque humoristique.

Galerie photo © Laurent Philippe
 

Les cinq enchaînent d’abord moult solos où chacun s’exprime à sa manière, et pourtant tous semblent réunis dans le sentiment d’être les branches d’un même arbre. Nul besoin d’insister encore sur la profonde fusion entre la fine gestuelle de Muñoz et les préludes et fugues de Bach. Nous l’avions vue dans la forme solo, accompagnée sur scène par Dan Tepfer au piano en 2023 sur le même plateau, au Théâtre des Abbesses. Elle dit l’interpréter aujourd’hui bien différemment qu’à la création quand elle avait quarante ans. Ajoutons qu’en version famille, Muñoz ne peut céder son rôle à Federica Porello avec qui elle continue à interpréter la version solo en alternance. Sans parler du fait que pour la version quintette, les préludes et fugues choisies ne sont pas tout à fait les mêmes. Il s’agit bien d’une re-création.

Prélude à transmission ?

Aujourd’hui, dans la maturité et l’attitude posée de ses soixante-deux ans, le corps de María semble se mettre à chanter dès qu’elle commence à esquisser ses premiers gestes. C’est Paula qui permet de réimaginer la danse de sa mère au moment de la création, en solo ou en duo avec sa mère. Par ailleurs, Muñoz dit avoir depuis quelque temps le projet de transmettre son solo à sa fille, même s’il paraît que cette dernière doit encore se faire à l’idée. Le public, lui, est partant. Mais Martí aussi serait un parfait dépositaire. Né un an avant Paula et cinq ans avant Sam, il interprète le même univers musical de manière fluide et presque aquatique voire aérienne, se glissant dans la musique comme sur un nuage. Et le père ? Pep Ramis semble danser intensément les pré-mouvements, dans une relation forte au sol, comme toujours en train d’accumuler l’énergie nécessaire. Sans jamais passer à une décharge violente.

Galerie photo © Laurent Philippe

Les vidéos signées Núria Font amènent leur douceur, réinventant le noir et blanc en mode pastel en images rêvant de chevaux galopants, d’un corps presque abstrait comme dans les mimodrames d’Etienne Decroux ou de palmas  de flamenco poétiquement floutées. L’élégance de cette mise en famille transcende chaque geste de chacun des cinq Catalans qui rendent hommage à Bach autant qu’à l’harmonie comme principe actif. Ainsi élargi à la jeune génération, ce Bach  est aujourd’hui, au-delà de l’œuvre intemporelle qu’il a toujours été, un véritable « Bach to the future ».

Thomas Hahn
Vu le 18 février 2026, Théâtre de la Ville – Les Abbesses

Bach
Création et chorégraphie María Muñoz
Musique Clavier bien tempéré, Johann Sebastian Bach
Version enregistrée par Glenn Gould
Collaboration artistique Cristina Cervià
Assistant à la direction Leo Castro
Réalisation vidéo Núria Font
Lumières August Viladomat
Costumes CarmePuigdevalliPlantes, Montserrat Ros
Avec María Muñoz, Pep Ramis, Martí Ramis, Paula Ramis, Sam Ramis

 

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