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« Ma l'amor moi non muore / Epilogue » Wooshing Machine

Le duo formé d’Alessandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella s’est adjoint, pour parachever avec un quatrième opus leur Trilogie de la mémoire, un troisième larron en la personne de l’imparable Carlotta Sagna. Un duo en trio pour clore une trilogie en tétralogie… Bienvenue dans l’Umouur belge, surtout fait par des Italiens, cocktail redoutable de délire et d’excès avec de l’émotion dedans.

La drôle de chose scénique que voilà. Cela se veut l’épilogue d’une trilogie (les deux premiers volets étant respectivement Happy Hour — 2016 — et El Pueblo unido jamás será vencido — 2018) qui avait déjà connu une conclusion, titrée Closing Party (arrivederci e grazie) (2021), ce qui sonnait tout de même assez conclusif, d’autant que les auteurs (en l’occurrence Mauro Paccagnella) en disaient : « Alessandro est le dramaturge musical. La musique s’adosse au mouvement et fait avancer la pièce. C’est ce qui me touche profondément dans Closing Party, nous quittons le rivage. Dans cet instant de suspension, nous rappelons ce qui a existé et ce qui est à venir. Des promesses. Vieillir, c’est devenir autre. C’est aussi faire un geste politique, critique : autoriser et encourager la diversité corporelle dont font partie les corps qui acquièrent une maturité. » (Ouvrir la danse sur le temps qui court ; propos recueillis par Sylvia Botella en septembre 2022, Magazine du Théâtre National Wallonie-Bruxelles.)


Tout cela laissait entendre, tout de même, que la trilogie était close, même si les chorégraphes ne s’en tenaient pas pour finis. Mais les revoilà avec ce qu’ils appellent un épilogue, ce qui semble compliqué puisque c’était fini ! Alors ? Par hasard, la « quatrième de couv’ » de L’Impromptu du Palais-Royal de Jean Cocteau (Gallimard, 1962) mérite d’être largement citée : « L’impromptu est un “genre”. […] Les comédiens jouent ensemble leur propre rôle et celui des personnages qu’ils interprètent. C’est par ce mélange du mythe et de la réalité que L’Impromptu du Palais-Royal s’insère à merveille dans l’œuvre de Jean Cocteau [à remplacer par “s’insère à merveille dans le parcours du collectif Wooshing Machine”, cela marche parfaitement] et lui donne une grâce inimitable où son chevet est le burlesque et le grave. » Et que ceux que la comparaison entre les fantaisistes danseurs belges mais italiens et l’académicien français irriterait méditent la condamnation des surréalistes : « un cocktail, des Cocteau ». Donc voilà la chose : un impromptu chorégraphique où les artistes interprètent leur personnage et eux-mêmes pour évoquer le temps qui passe et la gravité du burlesque.


Ne pas se laisser surprendre : la pièce commence par la fin, ou du moins par « une » fin. Le plateau couvert de fleurs vient de connaître un apparent triomphe. Certes, les fleurs n’ont pas grand-chose de naturel, mais les apparences sont sauves et les trois comparses entrent l’un après l’autre sur un genre de cri où ressortent indistinctement les mots « love song » ; de là à savoir s’il s’en agit vraiment…

Puis cela s’enchaîne, en saynètes plus ou moins dansées, mais aussi jouées, où se croisent d’anciens rôles de pièces passées (comme le Siegfried de l’inénarrable Bayreuth FM (2007), parodie corrosive et jubilatoire de l’univers wagnérien), Blondie et son Heart of Glass, un concours de mots, ou de viole de gambe, dans un ordre qui semble aussi rigoureux pour les interprètes que déconcertant pour le spectateur. Tout est à double voire triple fond dans la pièce ; tout s’y décode à des degrés divers. Ainsi, projeté en fond de scène à deux reprises, ce film avec tout le pathos de l’époque du muet, s’il ne parle pas immédiatement — du moins au public franco-belge — peut toucher le cinéphile transalpin : il s’agit d’un des plus importants et des plus marquants films muets italiens des années précédant la Première Guerre mondiale, réalisé par Mario Caserini (1874-1920), qui révéla Lyda Borelli, plus tard l’une des divas de l’époque ; et titré Ma l’amor mio non muore (Mais mon amour ne meurt pas)… Umouur italo-belge, donc.


Mais pourquoi donc y revenir ; pourquoi cet impromptu puisque tout, sur le vieillissement du danseur, l’âge et la fuite du temps, avait déjà été exprimé dans Closing Party ? Pourquoi repartir des saluts de la fin, de la pièce finale, pour en refaire une ? Sinon, comme l’exprime une Carlotta Sagna décidément impeccable dans une séquence d’une ironie superbe et bouleversante, lorsqu’elle s’efforce, dans un texte faussement ampoulé (cette double négation dans la nuance est, dite par Sagna, un chefd’œuvre), d’expliquer qu’il faut privilégier « la métaphysique à la physique » (comprendre : ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on n’est pas beaux et bons), tandis que les deux compères, dans le fond, accumulent les singeries et, naturellement, attirent tous les regards, exprimant exactement le contraire de ce qu’ils ont eux-mêmes écrit et que joue La Sagna ! Mais cette contradiction appartient pleinement au vieillissement du danseur.


Rarement leur dur désir de durer — que les danseurs expriment peu mais tentent souvent de mettre en pratique — aura été aussi bien mis en scène que dans cette grave bouffonnerie ; la danse, se méfiant de tout excès, et pour cause d’âge justement, touche par sa justesse, par la précision chirurgicale de chaque geste, par l’efficacité des patterns et, en somme, par le souci de durer… Et Lyda Borelli, l’actrice de Mario Caserini, chanteuse, meurt mais sans vouloir renoncer (à l’art, à la scène, à soi-même), parce que « Ma l’amor mio non muore ». CQFD !

Philippe Verrièle
Vu le 10 février 2026, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris, dans le cadre du Festival Faits d’Hiver.

Distribution
Sur une idée d’Alessandro Bernardeschi
Chorégraphie, écriture et interprétation : Carlotta Sagna, Alessandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella 
Assistante à la chorégraphie : Lisa Gunstone

Lumières et régie : Simon Stenmans 

Vidéo : Stéphane Broc
Son : Eric Ronsse
Costumes : Fabienne Damiean 

Dramaturgie musicale : Alessandro Bernardeschi 

Production : Wooshing Machine

En tournée
Dimanche 26 avril 2026 à 18:00 à l'Espace Saint-Mengold et programmé par le Centre culturel de Engis (BEL)
pour Infos
Mardi 26 mai 2026 à 21:00 à Casa del Teatro à Turin (ITA) dans le cadre du Festival Interplay
pour Infos

 

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