Error message

The file could not be created.

Dance Theatre of Harlem – d’Arthur Mitchell à William Forsythe

Après une absence de quarante ans sur la scène parisienne, la compagnie new-yorkaise fondée par Arthur Mitchell en 1969, effectue en France une tournée en quatre étapes qui est passée par le Palais des Congrès pour un programme 100% américain montrant la versatilité de la compagnie.

Il y avait tout lieu de se réjouir de revoir enfin le Dance Theatre of Harlem : les compagnies américaines se font rares depuis une dizaine d’années. L’explosion des coûts limitent la mobilité des grandes troupes que l’on voyait régulièrement à Paris. Le DTH occupe une place particulière liée à son histoire. Son fondateur Arthur Mitchell avait été repéré par George Balanchine qui lui avait fait intégrer la School of American Ballet puis le New York City Ballet dont il fut Principal, l’équivalent d’Étoile. Arthur Mitchell fut le tout premier afro-américain à être nommé à ce grade suprême. C’était en 1955, une époque où la danse académique était encore considérée comme un art réservé aux blancs. Arthur Mitchell allait dynamiter ces préjugés en dansant les plus grands rôles écrits par Balanchine dont certains spécialement pour lui. Lorsqu’il met un terme à sa carrière, les offres pleuvent pour qu’il dirige des compagnies.

Comme l’a rappelé Robert Garland en préambule des spectacles, Arthur Mitchell était en route vers l’aéroport de New York pour se rendre au Brésil lorsqu’il entend à la radio que Martin Luther King, figure de proue de la bataille pour les droits civiques des populations afro-américaines a été assassiné. Il décide alors de faire demi-tour, estimant que sa place était parmi les siens. Ainsi naquit en 1969 la Dance Theatre of Harlem. Arthur Mitchell utilisa ses propres fonds pour créer une école et convertir un garage de Harlem en studio de danse.

Il faut mesurer l’impact de ce projet qui permit à des générations d’enfants afro-américains de se sentir légitimes dans un art dont ils étaient exclus. La vie de la compagnie a été semée d’embuches et de tracas financiers mais grâce à l’engagement des équipes qui l’ont dirigée, elle brille aujourd’hui au firmament des grandes compagnies américaines. Et c’est une toute nouvelle génération qui l’on a découvert lors de cette tournée française. Robert Garland avait choisi un programme presque exclusivement américain mais montrant les multiples facettes esthétiques de la compagnie. 

Les deux soirées ont fait la part belle à des chorégraphies récentes : Nyman String Quartet (2019) de Robert Garland est dédié au fondateur Arthur Mitchell et à John Wesley Carlos, médaillé aux Jeux Olympiques de 1968 qui leva le poing sur le podium pour un salut triomphal revendiquant une forme de revanche pour les populations noires. Cette dédicace n’impacte pas directement la danse. Robert Garland développe une série d’ensembles, de duos, de trios et de solos qui mélangent avec bonheur la technique académique et la danse jazz sur la musique minimaliste de Michael Nyman. La chorégraphie n’a rien de révolutionnaire mais elle met en valeur le savoir-faire de la compagnie de fort belle manière.  

Robert Garland utilise à peu près le même schéma dans Higher Ground (2022) créé pour le cinquantième anniversaire de la DTH. Il déploie là-aussi avec habileté une série d’ensembles et de duos mais le message politique est cette fois plus prégnant. Ainsi on peut relever comme figure récurrente le genou à terre qui fut le signe de rassemblement pour la défense de George Floyd tué par un policer à Minneapolis ou Minnesota. Construit sur les tubes de Stevie Wonder, La chorégraphie de Robert Garland malaxe avec habileté vocabulaire académique et danse jazz aux accents africains. Les danseurs déploient une énergie totalement américaine dans sa spontanéité et son immédiateté synchrones avec les mélodies funk de Stevie Wonder.

Entre ces deux pièces, un pas de deux signé du chorégraphe polonais Robert Bondara extrait d’un ballet en un acte Take me with you créé en 2016 pour le Ballet national de Pologne. Ce duo creuse un tout autre sillon esthétique. Sur la musique de Radiohead et la voix de son leader Thom York, Lindsey Donnelle et Jhaelin McQuay s’affrontent en douceur tels des amants qui se cherchent. Les lignes sont splendides, la technique impeccable, la musicalité optimale. Ces sept minutes offrent un moment suspendu d’une grâce infinie. 

On change de registre pour la dernière pièce de cette soirée avec William Forsythe, l’un des plus grands chorégraphes vivants qui paradoxalement est rare dans les répertoires des compagnies américaines. Blake Works IV (The Project Barre) fut commandé par la Dance Theater of Harlem en 2021 au plus fort de la pandémie de covid. Il faudra attendre 2023 pour que le ballet passe d’une réalisation par zoom à sa présentation sur scène. On pourrait redouter des redites dans cette obsession pour le répertoire de James Blake mais force est d’admirer le génie de Forsythe qui livre une pièce regorgeant d’inventivité qui détruit et reconstruit le vocabulaire académique comme il ne cesse de la faire depuis bientôt cinquante ans. Sur le même principe que les opus précédents, il fait se succéder toutes les combinaisons possibles du solo à l’ensemble de dix danseurs. Préférant cette fois les demi-pointes, William Forsythe cherche les lignes parfaites ; les extensions extrêmes au bord du déséquilibre. C’est sa signature et le Dance Theatre of Harlem s’y fond avec aisance.

Return qui ouvre la seconde soirée est fidèle au modèle initié par Robert Garland : conjuguer les styles en convoquant des musiciens afro-américains essentiels tels qu’Aretha Franklin et James Brown et le résultat est tout aussi convainquant. Ce mélange d’académisme et de danses urbaines aux accents africains fait merveille. Les douze danseurs excellent dans ce mixte où il faut jongler entre les esthétiques.

La compagnie a toujours mis George Balanchine à son répertoire. Durant de nombreuses années, Arthur Mitchell a pu transmettre les ballets qu’il avait lui-même dansé. On a bien du mal à retrouver l’excellence des pièces précédentes. Balanchine avec ses implacables géométries et son jeu de pointes exigeant ne supporte pas l’à-peu-près. Donizetti Variations (1960) est un ballet qui développe la verve comique de Balanchine.  Si la troupe est à l’aise dans ce registre et notamment les trois trios qui encadrent les solistes, ces derniers ont paru bien à la peine dans leur pas de deux et leurs variations.

Point d’orgue très attendu : L’Oiseau de Feu présenté uniquement lors de l’étape parisienne. Ce ballet signé de John Taras en 1982 fut un tube immédiat du répertoire du Dance Theatre of Harlem. Cette version du ballet créé initialement par Michel Fokine conserve l’esprit des Ballets russes avec un décor et des costumes superbes signé Geoffrey Holder, artiste multicarte qui fut tout à la fois danseur, peintre, costumier. Né à Trinidad, il conçoit un décor psychédélique évoquant l’univers des Caraïbes, une toile de fond qui refait vivre la jungle et des costumes qui osent tout. Sur cet univers fantasmagorique, John Taras bâtit une chorégraphie expressionniste d’excellente facture qui raconte avec précision ce conte russe fantastique. Le Palais des congrès est un paquebot qui interdit de percevoir les nuances exprimées par les interprètes mais ils font preuve d’un abattage qui passe la rampe. Alexandra Hutchinson reprend avec brio le rôle de l’oiseau de feu. Droite sur ses pointes, elle irradie le plateau dans ce costume qui évoque par moments Joséphine Baker.

Comme toutes les compagnies américaines, la Dance Theatre of Harlem ne renie pas l’aspect entertainment de la danse qui s’offre pour ce qu’elle est : un art du mouvement et de la beauté du geste. S’il y a un message à retenir, c’est celui de voir une compagnie dont les membres sont pour la plupart afro-américains et qui imposent leur légitimité. Ce fut un long parcours qui doit beaucoup à Arthur Mitchell. En ces temps troublés où les démons du racisme refont surface outre-Atlantique et risquent de nous contaminer, cette tournée du Dance Theatre of Harlem est comme un pied de nez artistique contre ces forces obscures.

Jean-Frédéric Saumont
Vus les 26 et 27 février 2026 au Palais des Congrès -Paris.

Programme B :
- Nyman String Quartet N°2 de Robert Garland- costumes : Pamela Allen-Cummings- avec : Derek Brockington, Khen Kurulkar, Jhaelin McQuay, Sean Miller, Amar Smalls, Michaela Martin-Mason, Kira Robinson, Indrid Silva, Tatiana Syevenson, Delaney
-Take me with you (2016) de Robert Bondara​​ – musique: Radiohead - avec Lindsey Donnnell et Jhaelin McQuay.
 - Higher Ground de Robert Garland – ​musique: Stevie Wonder – costumes: Pamela Allen-Cumming- avec: Ariana Dickerson, Delaney Washington, Ingrid Silva, Micah Bullard, Elias Re, Ethan, David Wright.
- Blake Works IV (The Barre Project) de William Forsythe - musique: James Blake - Costumes: William Forsythe, Katy A. Freeman​ - avec: Derek Brockington, Micah Bullard, Kouadio Davis, Ariana Dickerson, Alexandra Hutchinson, Kamala Saara, Ingrid Silva, Delanay Washington, Ethan Wilson, David Wright.

Programme A :
- Return (1999) de Robert Garland – musique: James Brown et Aretha Franklin -avec: Ingrid Silva, Ariana Dickerson, Carly Greene, Alexandra Rene Jones, Michaela Martin-Mason, Kira Robinson. David Wright, Derek Brockington, Sean Miller, Elias Re, Michael Shavelle, Amar Smalls.
- Donizetti Variations de George Balanchine – musique:  Gaetano Donizetti – avec: Kamala Sarra, Kouadio Davis, Delaney Washington, Sean Miller, Lindsey Donnell, Alexandra Rene Jones, Khen Kurulkar, Tatiana Stevenson, Ingrid Silva, Michael Shavelle, Ariana Dickerson​
 -L’oiseau de Feu  de John Taras - musique : Igor Stravinsky -  conception originale des costumes et des décors : Geoffrey Holder – avec Derek Brockington ( Le Jeune homme) -Alexandra Hutchinson (L’Oiseau de Feu) - Eunhye Darbouze, Lindsey Donnell, Carly Greene, Amber Harper, Michaela Martin-Mason, Lilith Marchetti, Anela Mosqueda, Averi Nozzerella, Hope Roberts, Ingrid Silva, Tatiana Stevenson, Madison Wilson ( Les Jeunes filles) - Kamala Saara ( Princesse à la beauté irréelle), - Jhaelin McQuay (Le Prince du mal) -
Ethan Wilson, Michael Shevelle, Cameron Caldwell, Khen Kurlukar, Andrew McGee, Joshua Ponton, Sean Miller, Darby Moody, Sanford Placide, Amar Smalls, David Wright, Brynn Copeland, Kayla Estipular, Lilly Hall, Radha Nambisan, Frances O’Malley, Erin Waggone.
À voir à Lyon des 5 au 7 mars à la Bourse du travail.

 

Catégories: