Oona Doherty à la conquête de l’Europe

Des pièces sans concessions et un regard percutant sur la réalité sociale : En 2018/19 Oona Doherty est artiste associée à la Maison de la Danse.

Il arrive de temps à autre qu’un.e artiste chorégraphique, à peine découvert.e, n’ait besoin que de deux créations pour devenir incontournable. De l’Espagne à la Norvège, les festivals s’arrachent cette chorégraphe très authentique. Ayant grandi à Belfast, cette Irlandaise du Nord - et donc citoyenne britannique - a tracé sa route via Dublin et Londres.

Ses dernières apparitions en France sont aussi récentes que les suivantes sont proches, notamment à la Biennale de la Danse et au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence (Hope Hunt, les 9 et 10 octobre). D’abord portée par le dispositif européen Aerowaves, elle est aujourd’hui artiste associée à la Maison de la Danse et créera à Lyon une nouvelle mouture de sa pièce Hard to Be Soft lors de la Biennale 2018.

Une série d’atouts pour s’imposer

« La France m’a très bien traitée », reconnaît-elle et veut même se mettre à apprendre le français. Le phénomène Doherty repose sur une combinaison forte de tout ce qui peut faciliter une carrière en France: Une personnalité hors normes, très différente des artistes français et pourtant une proximité européenne, autant géographique que culturelle. Et bien sûr une écriture personnelle, une présence scénique dévastatrice et authentique, ancrée dans la réalité sociale et physique. Sans oublier sa contribution, personnelle et distanciée, à la vague actuelle des créations mettant en cause les concepts de genres.

Il faut la voir s’écraser au sol dans Hope Hunt, un solo de théâtre de danse en mode écorché vif, pour comprendre qu’elle ne joue pas, que sa danse est née dans la rue, où elle s’est mêlée à ces jeunes qui sont au cœur de son travail. Dans Hard To Be Soft : A Belfast Prayer, donné en juin 2018 aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis, elle met en avant sa street credibility, autrement dit, son authenticité. D’où sa capacité à évoquer, voire incarner les jeunes mâles de Belfast pour détourner tous les stéréotypes qu’on attache aux adolescents désœuvrés et leur manières de tuer le temps, sur le bitume des quartiers défavorisés.

La rue, au-delà des danses urbaines

Son solo Hope Hunt commence dans la rue, devant le théâtre, pour passer par le plateau et s’achever derrière le bâtiment, dans un dernier pied-de-nez aux conventions. Doherty évoque et investit la rue sans appartenir directement à la sphère artistique des danses urbaines. Ce qui ne l’empêche en rien de glisser des zestes de rap, de break ou de krump dans ses partitions vocales et gestuelles. Son théâtre de danse social ne cache rien de la violence urbaine, pour chercher la douceur au bout du mal de vivre: C’est le sujet même de Hard To Be Soft. Pourtant, Doherty ne se permet aucun pessimisme, aucune misanthropie: « Les gens ne sont finalement pas si mauvais », dit-elle en guise de conclusion,  dans le tableau final de Hard to Be Soft : A Belfast Prayer. C’est dur d’être « soft », mais pas impossible !

Son personnage, vêtu en mode hip hop mais entièrement de blanc ou de gris, se balade de pièce en pièce, vivant uniquement dans l’instant - ou dans l’espérance. Qu’elle dessine les tensions sociales, la rage de survivre ou les postures provocatrices de la gente masculine: Doherty s’en empare pour les traiter avec malice et une pointe d’humour, sans jamais tomber dans le discours ou le pathos, dans une symbiose parfaite entre l’émotion et ses écritures, chorégraphique et dramaturgique.

Quand elle éructe et fait surgir des mots à partir d’un grommelot aussi répétitif que ses gestes, quand le mot « hope » devient une pâte à modeler sonore, quand elle intègre aux brillantes compositions électroniques signées David Holmes les voix et diatribes des « vrais gens », elle fait le meilleur usage possible de la voix dans une pièce chorégraphique. Et au lieu d’un surtitrage qui arracherait notre regard à ses gestes, elle distribue une traduction écrite. Un geste aussi juste que le gestus et la danse dans ces deux spectacles qui jettent deux énormes pavés dans la mare chorégraphique.

Thomas Hahn

Spectacles vus au festival Ravnedans à Kristiansand (Norvège) le 9 juillet 2018 (Hope Hunt) et aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine

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