« Nulle part est un endroit » de Nach

À jardin, elle est derrière un ordinateur et un grand écran occupe le fond de la scène. Tout indique qu’elle va parler plus que danser ; habillée plutôt chic, jean taille haute, grosses baskets, justaucorps à bretelles gris… Une recherche vestimentaire qui permet le mouvement et n'abandonne pas l'esthétique un peu relâchée du survêtement trop large et du sweet à capuche sous lesquels se cachent souvent les danses dites urbaines. On verra qu'il y a là un message dont nous reparlerons !

Elle engage son propos de façon assez simple, voire conventionnelle, chronologiquement, par des images du film Rize de David LaChapelle qui, en 2005 va faire découvrir au grand public ce qui n’était alors qu’une pratique chorégraphique des quartiers de Los Angeles. Le KRUMP, ce « Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise” forme de danse urbaine qui -comme le hip-hop en son temps avec Africaa Bambaata- tend à désamorcer la violence en la surjouant et qui fut une révélation pour la jeune fille un rien rangée qu’était alors Anne-Marie Van.

Car il faut prendre cette conférence dansée pour ce qu'elle n'est pas : la confession d'un parcours qui commence par « Un jour, à Lyon, place de l’Opéra, je découvre des danseurs urbains, je reconnais les poppers, les breakers… et je vois des krumpers ! » et que raconte celle qui va s’appeler Nach. Il y a des images un peu moches, tournées à l'Iphone, comme la forme contemporaine d'un journal intime ou d'un album photo que l'on feuilletterait pour quelques connaissances de passage. On y trouve quelques souvenirs entre anecdotes et témoignages : la dalle au dessus d'un magasin de sport de la porte de Montreuil, les studios de répétitions, les lieux d'une résidence au Japon. La qualité de l'image s'améliore au fur et à mesure que le parcours de Nach se coule dans le chorégraphiquement reconnu cursus honorum de l'artiste, en même temps que sa profusion capillaire tend vers l'actuelle alopécie volontaire.

Certes. Mais, dans le fond, l'intérêt n'est pas complètement là. Ou plus exactement, il faut noter le manque.Nach a été révélée comme artiste à travers un solo, La Cellule (2017), intense, brillant et transgressif, manière de manifeste pour l'abandon de l'orthodoxie du Krump au profil d'une expression personnelle. Mais pour les curieux, le nom de Nach évoque aussi la pièce Eloge du puissant royaume qu'Heddy Maalem, en 2013, consacrait au Krump. Dans cette pièce qui fut une manière de dévoilement-manifeste, une jeune fille à la présence marquante : Nach… Or, ces deux étapes sont très peu (voire pas du tout) soulignées dans cette conférence-confession. 

En revanche, au fur et à mesure des démonstrations de « stomp » ou de « chest pop », dans l'exposé des valeurs du krump, un soupçon affleure. Il est confirmé dès que Nach commence à expliquer les étapes de son épiphanie ; d'abord le flamenco et le duende, ce moment insaisissable de transmission du mystère au public, puis le butô et la révélation des profondeurs. Enfin, comme une énigme dont les indices avaient été parsemés depuis le début du propos, la danse baroque. Tout au début de la conférence, dès la première démonstration, cela m'avait surpris : Nach évoquait le krump avec des mots qui ressemblaient à ceux de Levinson défendant l'invention de la danse classique. Car, faut-il le rappeler, la danse classique n'a rien à voir avec la tradition mais tout avec la modernité et je persiste à mettre au défi quiconque de me montrer mention de l'adjectif classique accolé au substantif danse avant cet article fascinant de 1924 que le critique consacre à un danseur… javanais ! Or Nach m'évoquait ce désir de ligne et d'élévation et voilà qu'abordant le baroque elle y revient comme dans un aveux caché.
 
Nulle part est un endroit résonne alors singulièrement. Si l'on se souvient des réticences des premiers hip-hopeurs vis-à-vis de la danse contemporaine (soit les expériences de feu Pierre Deloche avec Traction avant, de Charles CréAnge avec Black Blanc Beur ou du regretté Jean-François Duroure – mémoire à toi, feu-follet ! – dans What are you doing here chorégraphié pour des hip-hopeurs Sud-africains), mais encore du collectif La Horde travaillant avec des Jumpeurs (To Da Bone, 2017), se reconnaître soi-même comme danseur est encore plus complexe pour ceux qui pratiquent des techniques non-académique que d'être programmé par l'institution. Il faut accepter de quitter le chaud cocon protecteur des « frères » de sueur avec lesquels s'échangent trucs et techniques, délaisser l'uniforme et les signes extérieurs d'identité collective (d'où l'importance de la tenue, relevée en début de propos), reconnaître la danse chez les autres puis en accepter le legs dans son propre corps. C'est de ce chemin qu'il est question dans Nulle part est un endroit dont on pourrait désirer qu'il fasse plus confiance à la danse qu'à la parole, mais ceci aurait pu être une critique si cela avait été un spectacle.

Philippe Verrièle

Vu le 18 Février 2021 Théâtre des Hivernales dans le cadre Hivernales d’Avignon

Catégories: 

Add new comment