« Noir de boue et d’obus » de Chantal Loïal

Danser la guerre ? Oui, parce qu’elle est un sujet chorégraphique explosif. Oui, parce qu’elle s’approprie les corps des combattants. Oui, parce que la compagnie Dife Kako la regarde avec les yeux des Sénégalais et des Antillais qui ont défendu la France dans les tranchées de la « grande guerre ».

Registre aux mouvements très codifiées et mécaniques, l’activité du fantassin regorge de gestes à réinterroger. On rampe, on vise, on creuse, on marche, on court, on tire, on sauve des blessés. Toute action est soumise à la loi de l’efficacité. Mais dansait-on, dans les tranchées ou entre elles ? Pas tellement… On ne pouvait qu’en rêver. Aussi, cette nouvelle œuvre de Chantal Loïal et ses interprètes ressemble très peu à Zandoli ni tini pat ou autres  créations récentes, où la danse part d’une joie de vivre partagée. Si on est toujours dans un registre de danse-théâtre, les couleurs sont ici presque absentes. En revanche, l’unisson fait son entrée, formatage militaire oblige.

D’emblée, Noir de boue et d’obus se situe donc dans le grand écart entre la joie de vivre antillaise et la rigueur des corps en ordre de bataille. Le passage du premier tableau, un solo de danse africaine, à la marche militaire, exprime le traumatisme subi. Mais l’idée n’est pas de reconstruire la vie sous les grenades. Il s’agit d’interroger les tensions, les tics, les fous rires qui naissent de l’horreur. En voix off, les lettres du front témoignent d’espoir, d’amour et de souffrance. Scène d’adieu aux îles, scènes de volonté de survivre au front. Un seul lien entre les deux mondes: La communauté et le sens de l’entraide. La distribution mixte témoigne de la rencontre des cultures dans les tranchées. Et si trois des quatre interprètes sont des femmes, histoire de souligner que cette guerre concernait tout le monde, les différents états de corps en deviennent d’autant plus lisibles. Grâce à cette petite distanciation vis-à-vis de la mémoire collective, les présences  interrogent et déconcertent.

Et en creux, se trame un sous-texte. Tableau par tableau, le spectacle semble raconter sa propre genèse, telle l’histoire d’un groupe qui se soude, pendant que la cohésion se crée tout autant entre la recherche chorégraphique et les images historiques. Progressivement, on passe d’une ambiance neutre, comme dans un studio de répétition, à un spectacle qui intègre les éclairages, la vidéo et la scénographie. L’émotion se joint à l’analyse, la beauté à la recherche. On songe même au mime corporel d’Étienne Decroux, avec une vidéo montrant l’assaut d’une tranchée, traitée de manière à styliser les corps en lignes blanches sur silhouettes noires. Le grand mérite de cette création est de nous éviter une commémoration centrée sur les stéréotypes pour ouvrir un autre regard, un regard qui fusionne et apaise, au lieu de trancher.

Thomas Hahn

Noir de boue et d’obus
Spectacle créé à la MPAA Paris 6e le 3 mars 2014

Dates

Conservatoire du 13e : vendredi 21 et lundi 24 avril à 19h30.
Entrée libre sur réservation aux liens suivants :
Pour le 21/04 et pour le 24/04

Studio Théâtre de Stains : samedi 29 avril à 20h
Réservations : 01.48.23.06.61

 

Verdun: Lundi 15/06

Distribution :
Chorégraphie :  Chantal Loïal
Interprètes : Louise Crivellaro, Mariama Diedhiou, Alseye N’Dao, Julie Sicher

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