Merce Cunningham par le Ballet de l’Opéra de Lyon

A l'occasion de l'hommage rendu pour le centenaire de sa naissance à Merce Cunningham, le Ballet de l'Opéra de Lyon présente un fabuleux programme à Montpellier Danse.

« C’est l’idée d’espace qui a prévalu pour cette composition, se souviendra Merce Cunningham. Pour chacune des entrées des danseurs de Summerspace, j’avais déterminé des suites de mouvements dissemblables, certaines très élaborées, d’autres répétitives, reliant entre elles ces entrées. En jouant des dés pour laisser la place au hasard, je décidai non seulement l’ordre des trajectoires, mais encore leur vitesse (rapide, moyenne ou lente) ou leur niveau (haut, médium, bas). » Malicieusement sous-titrée « Danse lyrique » en 1958, les danseurs évoluent comme en suspension, « comme les oiseaux se posent parfois puis reprennent leur vol ».Et effectivement, on devine, dans des bras qui s’arrondissent au-dessus d’une jambe en équilibre le geste de quelque échassier, ou dans ces trajectoires qui survolent le plateau quelque battement d’aile oublié.

Galerie photo : Laurent Philippe

Quant au lyrisme, bien sûr, la musique (Ixion) pour deux pianos (Futaba Oki et Agnès Melchoir) de Morton Feldman donne un tour très atmosphérique à la composition de Cunningham, d’une difficulté hallucinante pour les danseurs. Ce qui donne à ceux du Ballet de l’Opéra de Lyon- dont on ne dira jamais assez l'excellence -  l’occasion de montrer leur maîtrise technique et leur hypervirtuosité. Mais en voyant cette pièce solaire, dont toile de fond et costumes pointillistes et fauves de Robert Rauschenberg, qui floutent les danseurs, on réalise soudain à quel point la danse Cunningham a inventé une danse plus  légère que l’air, contrairement aux pionnières de la danse moderne américaine qui s’était ancrées dans le sol.

Galerie photo : Laurent Philippe

Pour autant, dans cette pièce de la fin des années 50, on sent encore clairement l’influence de Graham sur la technique Cunningham, avec ces contractions suivies d’extensions musculeuses et même d’une danse classique abstraite qui ne dit pas vraiment son nom avec ses équilibres périlleux, ses grands jetés et ses tours imprévus.L’ensemble est miraculeux, merveilleux. Outre que c’est un pan de l’histoire de la danse qui nous est présenté sous son aspect le plus vif, et nous oblige à réfléchir sur sa réception au moment de sa création, c’est surtout une œuvre majeure qui résiste absolument au temps qui passe.

Exchange créée vingt ans plus tard, est une pièce d’une complexité inouïe, découpée en trois parties, mais « qui n’a pas de fin ».

Galerie photo : Laurent Philippe

Elle est composée d’une gamme de mouvements qui constituent des « phrases » tirées au sort et sont reprises partiellement d’une section à l’autre. Jasper Johns crée un fond de scène et des costumes aux couleurs « polluées » pour rappeler l’ambiance urbaine de New York, comme la musique de Tudor évoque les bruits d’une ville industrieuse. Si la chorégraphie d’Exchange est certainement moins difficile pour les danseurs que Summerspace, elle est beaucoup plus complexe dans ses principes de composition.

Les influences du passé ne s’y font plus sentir. Merce Cunningham a trouvé pleinement son style, sa « patte », terriblement New Yorkaise dans sa gestion de l’espace, des déplacements rapides, et surtout sa gestion du groupe. Les phrases tirées au sort qui ne peuvent se répéter sauf à changer de plan ou de mode d’exécution[1] tissent une trame extraordinairement complexe qui forme un ensemble difficile à appréhender. C’est peut-être l’une des pièces où le principe d’Einstein revu par Cunningham  (Il n’y a pas de point fixe dans l’espace) est le plus perceptible et le plus jouissif. Et sa fin qui semble coupée vif dans la masse d'une chorégraphie continue est un coup de génie.

La musique de David Tudor (Weatherings), un design sonore qui évoque toutes sortes d’éléments dans une rythmique pressée implaccable ; le décor, les lumières et les costumes de Jasper Johns, qui font de la suie une symphonie de gris et d’une toile presque uniforme un ciel plombé à heure changeante sont tout à fait passionnants. Mais l’une des performances inattendues reste sans doute cette liaison secrète, que l’on finit par repérer dans la troisième partie, entre la disposition d’un danseur et le suivant, qui forment un couple « couleur » quand on regarde leurs chevilles… Comme quoi le hasard fait toujours bien les choses !

Agnès Izrine

26 juin 2019, Festival Montpellier Danse - Le Corum.

Ballet de l’Opéra de Lyon
Direction : Yorgos Loukos
Summerspace (1958)
Pièce pour 6 danseurs : Kristina Bentz, Julia Carnicer, Tyler Galster, Coralie Levieux, Elsa Monguillot de Mirman, Raúl Serrano Núňez
Chorégraphie : Merce Cunningham
Musique : Morton Feldman, Ixion
Décor, costumes : Robert Rauschenberg
Lumières : Aaron Copp
Répétition : Pierre Advokatoff, Jocelyne Mocogni
Pianistes : Futaba Oki et Agnès Melchoir

Exchange (1978)
Pièce pour 15 danseurs : Jacqueline Bâby, Kristina Bentz, Julia Carnicer, Dorothée Delabie, Adrien Delépine, Alvaro Dule, Aurélie Gaillard, Coralie Levieux, Albert Nikolli, Chiara Paperini, Samuel Pereira, Lore Pryszo, Leoannis Pupo-Guillen, Roylan Ramos, Paul Vezin
Chorégraphie : Merce Cunningham
Musique : David Tudor, Weatherings
Design sonore : Phil Edelstein, Jean-Pierre Barbier
Costumes, décor, lumières : d’après les dessins originaux de Jasper Johns
Répétition : Patricia Lent
Summerspace (1958) and Exchange (1978) by Merce Cunningham © Merce Cunningham Trust. All rights reserved
Production : Ballet de l’Opéra de Lyon. S’inscrit dans le cadre des festivités du centième anniversaire de Merce Cunningham de la Fondation Cunningham



[1] « Par exemple une phrase dansée avec les pieds parallèles dans la section I pouvait revenir avec les pieds en dehos dans la section II et si elle revenait dans la section III un saut pouvait s’y ajouter… » Merce Cunningham à propos d’Exchange.

 

 

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