« Les Bonnes » de Robyn Orlin

Le coup de Génie de Robyn Orlin sur Genet.

Avec Les Bonnes, la chorégraphe livre sa première mise en scène de théâtre. Un pas de côté ? Pas vraiment. 

C’était joué d’avance, en quelque sorte. Avec Robyn Orlin s’attaquant aux Bonnes de Jean Genet, on pouvait être sûr de retrouver certains de ses motifs de prédilection. Ce classique contemporain avec ses rituels, son clivage social, ses troubles et ses interrogations sur la soumission et la révolte avait déjà interpellé la chorégraphe quand elle vivait encore en Afrique du Sud, dans une société fondée sur l’Apartheid. La jeune Robyn assista alors à une mise en scène européenne des Bonnes et fut piquée à vif : « Je ne comprenais pas pourquoi les deux bonnes étaient jouées par deux comédiennes blanches au jeu si outrancier », se souvient-elle. (1) 

Pendant quatre décennies elle mijotait l’idée de mettre en scène Les Bonnes. Aujourd’hui c’est chose faite, avec un spectacle turbulent, complexe et subtil où l’on retrouve l’esprit de la Robyn d’il y a vingt ans, quand nous la découvrions en Europe avec Daddy, I’ve seen this piece six times and I still dont know why they are hurting each other.  

Avec Les Bonnes, Orlin passe de la danse au théâtre, mais des sédiments chorégraphiques sont ici présents, comme le théâtre a toujours fait partie des ses pièces de danse. S’y ajoute ici le cinéma qui, en arrière-plan, qui donne au spectacle dramatique sa raison d’être.

Superpositions

« Madame est bonne ! » Le jeu de mots de Genet se reflète dans une mise en scène qui superpose théâtre et cinéma,  les deux sexes classiques et bien sûr le blanc et le noir. Voilà donc une belle collection de motifs orliniens originels, éclairés par un jeu au second degré par trois acteurs masculins : Dans les rôles de Claire et Solange, deux comédiens noirs, face à un comédien blanc dans le rôle de Madame. Et Robyn de rappeler que la pièce était « à l’origine écrite pour des comédiens masculins, sans que l’on sache précisément ce que Genet avait en tête. » (1)

Arnold Mensah (Claire) et Maxime Tshibangu (Solange) retournent comme un gant ce « jeu outrancier » des comédiennes blanches auquel Orlin avait assisté en Afrique du Sud. Il ne s’agit pas d’une revanche, mais d’une recherche sur un Genet potentiel, transposé dans l’univers sociétal et théâtral de l’après-Apartheid. Costumes hauts en couleurs, salopettes… et un jeu qui rappelle le théâtre d’un certain Copi, un répertoire qu’on ne voit plus beaucoup sur les plateaux français.

Bien entendu, le côté féminin du jeu est une prise de risque, un acte de funambulisme au-dessus des abîmes du racolage. Mais ici, le fil ne rompt jamais. Le brouillage des identités de genre relève plutôt d’une distanciation brechtienne. N’oublions pas qu’après tout, Orlin vit à Berlin ! 

Mort du cygne, brillance du signe

Les face à face avec Andréas Goupil (Madame) sont faits de séduction, d’érotisme subversif et de violence sous-jacente qui prennent ici un relief particulier. Et Les Bonnes se double d’autres pièces de Genet, à savoir du jeu de travestissement et d’érotisme dans Le Balcona insi que des questions socio-raciales et de pouvoir dans Les Nègres. Quand Mensah et Tshibangualias Claire et Solange se couchent l’un.e à côté de - et même sur - l’autre, la robe de mariée brille de toute sa blancher, d’autant plus qu’elle rappelle inéluctablement La Mort du Cygne.

Robyn Orlin a souvent utilisé la caméra pour ajouter à l’espace scénique un ailleurs lié à l’action en cours sur le plateau. Dans Les Bonnes, cela ajoute même des personnages et avant tout Monsieur, ici présent à l’écran et face à la police, puisque Orlin inscrit le théâtre dans le film d’après Les Bonnes, tourné par Christopher Miles au début des années 1970. Aussi le cinéma se déguise en théâtre et inversement, ajoutant une novelle strate de distanciation, pendant qu’Olivier Sallé, compositeur et DJ, mixe en live, depuis le plateau, un filet de sons électroniques subliminaux. 

Travestissements

La caméra et un grand écran étaient déjà de puissants catalyseurs scéniques dans And so you see…, le solo d’Orlin pour le performer Albert Ibokwe Khoza [lire notre critique]. Dans Les Bonnes,  la caméra se glisse dans le rôle de l’inspecteur. Elle donne à voir la face du personnage qui nous est cachée, et elle ne cesse d’interroger ce que nous sommes en train de regarder:  Le making of d’un collage cinématographique ou bien une chorégraphie qui s’appuie sur le regard de la caméra, pour se travestir en classique dramatique ? Et à quoi jouent ces acteurs qui n’incarnent pas leurs les personnages mais les représentent, tout en jouant pour la caméra, en introduisant dans leur jeu une dimension chorégraphique ?

Orlin met en échec toute idée attachée aux représentations traditionnelles des genres artistiques ou sexuels. Mensah et Tshibangu ne jouent pas deux femmes, mais deux incarnations non genrées de l’art du cabaret, au-delà des rôles attribuables au féminin ou au masculin, au dominant ou au dominé. Cette prise de liberté est la vraie revanche de Claire et Solange, dans un rite accompli par deux balayeurs de rue liés par la couleur verte de leurs salopettes au continent africain, et liés au théâtre français par un réalisateur britannique et une metteure en scène interantionale. Un spectacle à l’image d’un pays qui a vu naître Robyn Orlin avant de s’affirmer en Rainbow Nation.

Thomas Hahn

Vu le 11 novembre 2019, Paris, Théâtre de la Bastille

(1) Interview de Robyn Orlin par Victor Roussel pour le Théâtre de la Bastille. 

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