« La Nuit Unique », par le théâtre de l’Unité.

Nous l’avons tant aimée cette compagnie, mammouth du théâtre qualifié « de rue » par l’institution ; le théâtre de l’Unité a toujours aimé bousculer le rapport de la scène et de la salle.

Sans cesse, il a voulu casser les repères habituels  du spectateur avec l’artiste, et inversement. Egalement, à la lisière des multiples formes d’expressions artistiques : le théâtre, les chorégraphies de groupe, la performance artistique, etc. Cette compagnie demeure hors des normes, même si ses créateurs ont été à la tête d’une scène nationale, le Centre d’Art et de Plaisanterie de Montbéliard, fut un temps. « Invente, où je te dévore », une des maximes de la compagnie, est une constante chez Hervée de Lafond et Jacques Livchine, cette phrase métonymie de l’action de ce groupe d’artistes en permanente agitation cérébrale.

Galerie photo © Jean Coururier

Nous avions loupé le théâtre pour chien, la 2 CV Théâtre ou la femme chapiteau, nous avions vécu Mozart au chocolat, Terezin, les Chambres d’amour,  Oncle Vania à la campagne, 2500 à l’heure, etc. ; notre dernier souvenir de cette compagnie à Avignon dans le festival In est lointain, avec L’Avion. Un spectacle iconoclaste impossible à refaire aujourd’hui dans notre société si policée. Nous ne pouvions qu’être présents pour cette Nuit Unique, dans un festival qui a habitué, depuis de nombreuses années, le spectateur à se rendre à ces messes païennes collectives autour du théâtre qui durent toute une nuit. Seule Pina Bausch et son Tanztheater de Wuppertal a osé immobiliser les spectateurs plusieurs heures dans la cour d’honneur du Palais des Papes. De 23 heures à 6 heures du matin, nous assistons à un spectacle total, dans lequel l’endormissement potentiel du spectateur est intégré.

Nous reconnaissons des textes de Blaise Cendrars, d’Henri Michaux, d’Arthur Rimbaud, etc, et entendons des récits autobiographiques des comédiens. Chaque nuit est véritablement unique, un soir la majorité du public s’endort, une autre nuit beaucoup des spectateurs restent éveillés, avides de découvertes.

Au début et à la fin de cette nuit, les artistes nous accueillent en livrée rouge ; au milieu de la nuit, lors d’une scène de Don Juan, tous se retrouvent nus ; en tenue de mariées, les comédiennes créent des tableaux rappelant le travail de Tadeusz Kantor ou de Pina Bausch. Une vraie chorégraphie dans l’espace est nécessaire pour occuper cette immense scène naturelle. Comme des danseurs, les artistes se préparent physiquement autour de Jacques Livchine et Hervée de Lafond, gérant parfaitement cet exercice physique exigeant. Bien sûr, la levée du jour progressive est magique, les étoiles laissent place au ciel bleu.

Entendre des textes poétiques à son réveil, encore plongé dans un demi-sommeil, est une expérience unique. L’énergie de la troupe de l’Unité est intacte, une pure poésie dans l’espace et dans un temps suspendu nous envahit. Certains se demandent par quel miracle ils ont résisté au sommeil. Tous drogués au spectacle vivant, artistes et spectateurs se réunissent autour d’un petit déjeuner au milieu des champs. L’émotion vraie a parcouru cette nuit hors des normes, merci aux histrions du théâtre de l’Unité d’avoir inventé cette nuit.

Jean Couturier

Vu à Villeneuve en scène (Festival) le 10 juillet 2018

1,13, 14, 17,18, 20,21 juillet- Villeneuve en scène
Au Festival d’Aurillac, du 21 au 23 août puis le 15 septembre à Petite Pierre dans le Gers.

www.theatredelunite.com 

 

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