La Martha Graham Dance Company à l'Opéra de Paris

Ce programme passionnant de la Compagnie Martha Graham met en lumière, de façon saisissante, les racines et les rameaux de la technique inventée par la grande prêtresse de la danse moderne. Sa longévité et son exceptionnelle personnalité ont infléchi tout le développement de la danse du XXe siècle.

John Martin, célèbre critique de danse américain, écrit dès 1933, « on pressent dans les œuvres de Martha des démons à exorciser, des démons d’une puissance colossale. »

Galerie photo : Laurent Philippe

1933, c’est la date de création d’Ekstasis, ici interprété par Aurélie Dupont qui revenait danser pour la première fois sur la scène de l’Opéra depuis ses adieux d’étoile en 2015.

Cette pièce n’est pas à proprement parler de Graham, mais de Virginie Mécène (lire notre entretien). Interprète exceptionnelle de Graham et Principale de la compagnie de 1994 à 2006 , puis directrice de la Graham School (2007-1015), celle-ci connaît les rouages de la technique Graham sur le bout des doigts. Très organique, fondée sur les mouvements musculaires et osseux, elle utilise l’action vitale de la respiration, ainsi que la spirale comme mouvement essentiel du torse et des bras, et les amplifie de façon à entraîner le reste du corps, tandis que le fameux binôme « contraction-release » (contraction-relâchement) mobilise fortement le bassin.

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Aurélie Dupont incarne cette technique avec une justesse impressionnante. Elle est à la fois caryatide élégante et femme primitive, en lutte perpétuelle contre l’espace et contre soi-même, ne laissant jamais la moindre partie du corps passif, même s’il est immobile. Les relations entre l’épaule et le bassin que cherchaient à découvrir Martha Graham dans ce solo font onduler Aurélie, transformant la danseuse hiératique en femme sculpturale et sensuelle. Littéralement captivante, elle fait apparaître, par un jeu incessant sur le poids du corps et son support, le sol, toutes sortes d’images et de représentations de la femme : troublante, mystérieuse, profonde, ancrée, sacrée, avec une autorité digne de Martha elle-même.

Dans la même perspective, Lamentation Variations, est un événement conçu par Janet Eilber directrice de la Martha Graham Dance Company dans le cadre des commémorations du 11 septembre 2001, commandant à des artistes d’aujourd’hui des variations en hommage au solo iconique de 1930. Cette pièce, qu’elle danse assise sur un banc, enveloppée d’un tissu de jersey extensible qui ne laisse apparaître que son visage, ses mains, et ses pieds nus fondent définitivement son style.

La règle du jeu consiste à créer un solo de quatre minutes en dix heures de répétition. Quinze chorégraphes ont déjà affronté cet exercice de style.

Précédé par le film tourné à l’époque, Larry Kelving, premier chorégraphe à avoir joué le jeu en 2007, le Taïwannais Bulareyaung Pagarlava, et Nicolas Paul, Sujet de l’Opéra de Paris et dernier artiste à se lancer dans cette aventure pour l’occasion, explorent avec intelligence l’héritage de la « danseuse du siècle ».

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La première de ces variations, signée Bulareyaung Pagarlava, est poignante. La voix de Martha laisse place à l’un des Chants d’un compagnon errant de Gustav Mahler. Ce quatuor qui réunit trois garçons et une fille, est une très belle interprétation de la technique en faisant dépendre la force du geste de la force de l’émotion. L’essentiel du deuil est contenu dans ces mouvements tout  en torsions et circonvolutions, où les danseurs cherchent à retenir cette femme qui s’effondre et s’en va. Le trio féminin de Nicolas Paul, sur le Lachrimosa Antiquae de John Dowland est rapide, syncopé, et mêle à la spirale grahamienne quelque chose du baroque à la française dans le « matiérage » des corps. Tout en méandre des bras, en décalages , les  danseuses traversent le plateau comme autant d’apparitions demandant une réponse à l’incompréhensible.

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Enfin, la pièce de Larry Kelving sur la musique de Chopin est très prenante. Chaque danseur de la Compagnie semble donner libre cours à son imagination pour exprimer l’affliction. Le groupe est émouvant, évoquant même des accents bauschiens…

Reste que les deux morceaux de résistance, sont bien les pièces de Graham elle-même.
À commencer par Cave of the Heart. Ses mouvements affirment une condition féminine liée au désir et ses frustrations qui choquèrent l’époque. La tragédie grecque de Médée est résumée en quatre personnages : Médée, Jason, la Princesse fille de Créon, et le Chœur. Premier opus de son cycle mythologique, qui dessine en quatre figures féminines, une femme archaïque et puissante, aussi puissante que les démons dont parlait John Martin, à la charge érotique presque effrayante, qu’elle porte à leur point d’incandescence. Bien sûr, ces héroïnes mythiques, elle les incarnera toutes.

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Cette Médée au corps recroquevillé qui va se redresser et se déployer comme un serpent (la pièce devait s’appeler Serpent Heart !) c’est elle. Graham semble travailler pulsion et impulsion en profondeur, allant jusqu’à une force convulsive faite d’arrêts brutaux et de reprises d’une puissance inouïe. En face, un homme caricatural, inflexible, au sens propre comme au figuré, ressemblant à un bellâtre qui aurait un peu trop forcé sur la testostérone. Il y a une ironie glacée dans cette pièce, très stylisée, volontairement phallique dans sa représentation du pouvoir masculin mis à mal par cette femme fatale, au plein sens du terme. La Princesse a un registre gestuel qui s’apparente à celui des  comédies musicales de l’époque. Les décors et costumes très sobres d’Isamu Noguchi laissent place à l’interprétation, ainsi de cette parure tout en piquants dorés, cage ou toison d’or, qui n’est autre que la vraie malédiction de Médée.

Galerie photo : Laurent Philippe

Pendant qu’elle créait Lamentation en 1930, Martha Graham dansait l’Elue dans la version de Léonide Massine du Sacre du printemps . Et curieusement, on en retrouve des traces dans sa propre version, créée cinquante-trois ans plus tard, alors qu’elle avait déjà 90 ans. La pièce est une sorte de plongée dans l’histoire de la danse au XXe siècle. On y traverse tout. On y croise la Grande Nymphe de l’Après-midi d’un Faune, et les tours entêtants et têtus d’un Harald Kreutzberg. D’ailleurs, le ballet semble pétri d’expressionnisme allemand. Réminiscence peut-être de la rencontre avec Mary Wigman toujours dans cette même année 1930.

Galerie photo : Laurent Philippe

Mais on y retrouve aussi des séquences athlétiques pour danse masculine qui s’apparente à Ted Shawn, et les tremblements de l’Elue qui nous renvoient à la version d’origine, tout comme un arrêt profil genoux ployés. On ne peut que s’interroger – puisque Graham affirme avoir puisé son inspiration pour le Sacre dans les rites indiens – sur cette étrange corrélation qui pousse du côté allemand le Chaman et ces hommes, tout droit sortis d’un film de Riefensthal, face aux femmes, pour une fois victimes. Mais n’oublions pas que Graham s’est très tôt engagée dans la lutte contre le nazisme et a refusé l’invitation au Festival international de Laban lors des J.O de 1936.

Galerie photo : Laurent Philippe

Il y a une violence érotisée inouïe, largement digne de la version de Pina Bausch, l’énergie étant projetée jusque dans les extrémités du corps. Même si le ballet a un cachet un peu décalé de nos jours, il a une force exceptionnelle. Dans le rôle de l’Elue, PeiJu Chien-Pott ne le cède en rien aux meilleures interprètes dans son expression de la crainte et de la souffrance. Ben Schultz, est impressionnant en chaman aussi sportif que charismatique, le couple utilisant les énergies opposées : extrême souplesse et tension maximale.

On saluera ici toute la compagnie Martha Graham, plus en forme que jamais, dans ce beau programme, formidablement composé .

Agnès Izrine

Le 3 septembre 2018, Opéra Garnier. Jusqu'au 8 septembre.

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