La danse et le corps performant

À corps vaillant rien d’impossible ?

D’où vient cette nouvelle vague qui remet l’effort physique au centre de la chorégraphie ? Quel reflet de notre société nous renvoie-t-elle ?

Nous voyons apparaître sur les plateaux des spectacles où la performance physique s’affiche bravement. Qu’il s’agisse d’Auguri d’Olivier Dubois, préparé avec l’entraîneur d’athlètes de haut niveau Alain Lignier, avec protocole de préparation et d’alimentation à l’appui, ou de Soma de Raphaëlle Delaunay directement inspiré des clubs de sport.

Des centres de danse proposent comme discipline (c’est bien le mot !) du bootcamp (conditionnement physique de l'armée américaine), du krav maga (un sport de combat pratiqué par les soldats israéliens adopté depuis par la BRI et le RAID), Cecilia Bengolea et François Chaignaud sont allés aussi s’entraîner dans un bootcamp au Maroc, Mickaël Phelippeau s’intéresse au Footballeuses, Jan Martens soumet ses interprètes à une épreuve physique impressionnante dans The Dog Days are Over et même l’élégant Michel Kelemenis se souvient avoir été gymnaste dans Rock & Goal. Signe des temps ?

Qu’il soit immanent ou transcendant, extérieur ou intérieur, le modèle corporel relève toujours d’un ordre de réalité qui est supérieur au corps et nous renseigne sur ce qui fonde sa relation à une société et une aire culturelle données. La danse, par son approche sensible et les corpus gestuels qu’elle représente, est le vecteur privilégié de ces représentations. Aujourd’hui, comme le souligne Raphaëlle Delaunay dans son dernier spectacle, Soma, le corps est devenu le dernier bastion sur lequel l’homme contemporain peut agir.

La société du corps a-t-elle perdu son âme ? 

Lieu de toutes les transformations du XXe siècle, le corps, est devenu un élément central de l’identité ou de l’accomplissement de soi. « La passion d’être un autre », titre d’une étude sur la danse de Pierre Legendre de 1977, a gagné toutes les couches de la société. Plus qu’hier et moins que demain est devenu le slogan de ce corps sans cesse perfectible, et dont l’aboutissement participe de ce mouvement de « L’homme augmenté » ou du transhumanisme qui consiste à porter ses capacités au maximum.

Comment ne pas faire un parallèlisme avec notre société où le « rendement » est une valeur sûre, où les robots menacent de nous supplanter, tandis que les corps sont « technicisés ». « Marcher en travaillant » avec des postes de travail équipés pour, est devenu le nouveau credo de l’entreprise performante. On assiste à l’avènement d’un « homme nouveau » qui a effacé la ligne de partage entre le corps et l’esprit, le moi ayant été absorbé par le corps, dernier avatar de l’image de soi dans une société selfisée.

À cette aune, on comprend mieux que la danse se saisisse de cette nouvelle idéologie ou lithurgie corporelle. En effet, les danseurs, par leur pratique connaissent mieux que personne cette fallacieuse construction du corps idéal, qui passe par le travail méticuleux des différents segments anatomiques. Ils savent à quel point ce corps illusoire, dépecé par l’exercice, risque de faire diparaître et le corps, et la danse, dans ce qu’ils ont d’insaisissable, et qui tient justement à leur indomptabilité.

Agnès Izrine

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