De Keersmaeker/Sanchis dévoilent « A Love Supreme » 2.0

Douze ans après sa première création sur ce classique du jazz, voici une pièce aux antipodes de la première. Ou presque…

Peut-on travailler deux fois sur la même composition musicale, sans se répéter ni se renier ? Est-ce possible sur une musique aussi structurante qu’A Love Supreme ? Quand Odile Duboc crée ses Trois Boléros, elle alterne entre dix, deux et vingt-et-un danseurs et travaille sur trois interprétations différentes... Justement, le classique de Coltrane, enregistré en 1964 par lui-même (saxophone ténor et chant), Mc Coy Tyner (piano), Jimmy Garrison (basse) et Elvin Jones (batterie) crée, comme le Boléro, une aspiration irrésistible, portée par le crescendo d’un motif et d’un rythme qui foncent vers une élévation, ou bien un abyme...

Les fondements et l’édifice

Il est vrai que ce morceau de jazz, si révolutionnaire en son temps, jouant sur quatre notes et une exaltation à la fois charnelle et spirituelle, aurait le potentiel d’attirer beaucoup plus de chorégraphes. De Keersmaeker et Sanchis y reviennent aujourd’hui, douze ans après leur première rencontre avec A Love Supreme, en conservant les fondements de la création initiale, tout en reconstruisant leur édifice chorégraphique, bien au-delà d’un simple relooking.

Partant de la même composition et du même enregistrement, ils répondent à leur quatuor de 2005 par un autre quatuor, conservant le principe selon lequel chaque danseur devient l’ambassadeur d’un instrument et de son musicien. Mais les choses bougent à partir de la distribution. On passe de deux femmes et deux hommes (Cynthia Loemij, Moya Michael, Igor Shyshko, Salva Sanchis) à un quatuor masculin (José Paulo dos Santos, Jason Respilieux, Thomas Vantuycom, Bilal El Had). Et pour le reste, cette nouvelle chorégraphie se situe plutôt dans une inversion complète.

Suprême fusion

En 2005, les deux couples dansaient, tout de blanc vêtus, dans un espace blanc, portés par une grande légèreté et des frémissements sensuels. En 2017, les quatre hommes dansent en costumes noirs et animent une boîte scénique noire. Et pourtant, leur pureté est absolue et va au bout des aspirations de Coltrane. Impossible d’aller plus loin dans la fusion entre le corps dansant et l’esprit le plus profond d’une vibration musicale. Dans cette nouvelle approche, quand l’un des instruments se tait, l’interprète correspondant sort de scène ou s’aligne sur un autre instrument.

Quand les musiciens improvisent, les danseurs aussi sont libres de s’adonner à des pulsions plus intimes et personnelles, peut-être animales. Ces échappées-là contrastent fortement avec les autres séquences musicales, en vérité très écrites. Sous leur égide, la danse converge vers des unissons sobres, très enlevés et d’une inspiration presque transcendantale. Ensemble, ils font un pas vers l’abstraction, dans une attitude de renoncement, comme s’ils dansaient dans la chapelle à Houston, qui abrite l’œuvre du peintre Marc Rothko. Ce qui veut dire qu’entre les deux A Love Supreme, De Keersmaeker et Sanchis inversent les valeurs que nous associons habituellement au blanc et au noir, suggérant que  le noir serait finalement plus pur que le blanc.

Coltrane seul devant l’éternel

Dans la première approche, ils associaient Coltrane à une pièce pour neuf danseurs, Raga for the rainy season, sur une musique plus pure encore, faisant ressortir d’autant plus le côté charnel de Coltrane. Aujourd’hui, A Love Supreme assume la soirée entière et la danse doit donc intégrer l’aspiration des corps à la spiritualité. On ne se touche plus, sauf au dernier tableau, après une véritable purification. Les relations entre les danseurs deviennent ceux des musiciens, qui communiquent entre eux par les notes et gagnent, dans certains passages, une fabuleuse liberté d’expression. Et la fusion de chacun avec « sa » partition est si profonde qu’on a l’impression d’assister à un concert chorégraphique, malgré l’absence des musiciens. Une véritable gageure et la preuve de ce qu’en douze ans, Anne Teresa De Keersmaeker a réussi à approfondir toujours davantage son rapport à la musique.

Toutefois, pour faire une pièce d’une heure à partir d’environ trente-cinq minutes de musique, il fallait bien ajouter une partie, sans pouvoir ajouter une seconde œuvre musicale. De Keersmaeker et Sanchis envoient donc leur quatuor danser un prologue, qui n’est autre que la chorégraphie du dernier tableau. Mais elle est ici dansée sur un silence profond, si bien que se crée un énorme mystère quant à l’origine de cette partition des corps.

Et pendant qu’A Love Supreme part en tournée, Anne Teresa De Keersmaeker prépare déjà le prochain quatuor à réinterpréter, par un retour vers le passé qui sera encore plus large, puisqu’il s’agit de transmettre Rosas danst Rosas, pièce emblématique créée en 1983, à une nouvelle distribution.

Thomas Hahn

Festival Séquence Danse au Centquatre-Paris, du 5 au 9 avril 2017

En tournée :

www.rosas.be/en/productions/342-a-love-supreme

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