Cunningham / Forsythe à l’Opéra de Paris

Programme d’exception à l’Opéra de Paris avec une œuvre rare de Cunningham et deux brillantes entrées au répertoire signées William Forsythe.

Walkaround Time de Merce Cunningham est inspiré par une œuvre célèbre de Marcel Duchamp : La Mariée mise à nu par ses célibataires même, ou Le Grand Verre. L’idée est née lors d’un dîner réunissant chez Marcel Duchamp, Merce Cunningham, John Cage et Jasper Johns. Ce dernier se chargea d’éclater l’œuvre de Duchamp en sept structures gonflables, le seul souhait de l’auteur étant qu’elle soit à peu près présentée dans son intégralité, ce que Cunningham réalisa à la fin de sa pièce. Le titre, quant à lui, ne doit rien à Duchamp, mais aux ordinateurs primitifs (la pièce fut créée en 1968) dont il fallait attendre longtemps qu’ils « moulinent » les résultats. Mais d’une machine à désir à l’autre, on peut toujours imaginer un rapport, Merce Cunningham étant assez malicieux pour imaginer ce type de télescopages. Bien sûr, on ne voit pas plus de mariée dans l’œuvre de Duchamp que dans celle de Cunningham. Tout est affaire de rouages de l’inconscient. L’œuvre musicale de David Behrman (for nearly an hour…) est aussi une allusion à une œuvre de Duchamp[1] reliée au Grand Verre (, tout comme l’entracte entre la troisième et la quatrième séquence est une allusion au film Entracte de René Clair où l’on voit Duchamp jouer aux échecs, projeté au milieu de Relâche, pièce iconoclaste des ballets Suédois de Rolf de Maré (1924).

Le début du ballet, en silence, tient presque de la révélation. Avec presque rien, si ce n’est des déplacements assez lents et posés, tout l’univers de Cunningham apparaît sur la scène de l’Opéra. Tout s’enchaîne sans continuité mais dans une cohérence inaltérable. Le vocabulaire cunninghamien se déploie dans sa simple évidence, ses pas de côtés, ses dos archés ou voûtés (que d’ailleurs les danseurs de l’Opéra ont bien du mal à attraper), ses déplacements latéraux et ses quatrièmes exagérément pliées (que l’on retrouve d’ailleurs chez Forsythe), ces tilts ou cette amusante marche sur place insistante effectuée par Simon Le Borgne qui reprend avec brio le rôle de Merce Cunningham.

Galerie photo © Laurent Philippe
Il nous a été impossible de montrer le décor pour des raisons de droits.

La musique, faite au début de pas étouffés, avec une spatialisation dirigée de façon très chorégraphique par la main de l’ingénieur du son, crée un espace sonore propice à ces mouvements amples ou arrêtés, à ces accélérations inopinées, et même à, parfois, un statisme de bon aloi. L’entracte donne lieu à non plus des sons trouvés, mais des musiques trouvées : tangos argentins ou soprano japonaise détonante. La deuxième partie multiplie les références au peintre, avec un « strip-tease » toujours sur cette petite marche sur place derrière l’un des parallélépipèdes transparents, ce déplacement du danseur en figure de proue comme un vulgaire objet, ou la lecture du contenu de la fameuse « Boîte verte » où Marcel Duchamp commente sa propre œuvre pour la transmettre à la postérité. On y découvre les engrenages de cette machine désirante à célibataires. Même. Les neuf danseurs du Corps de ballet, de quadrille à sujet, sont formidables et l’on peut mesurer l’évolution dans la compréhension de cette gestuelle très difficile techniquement. Laurence Laffon, y brille en reprenant le rôle de Carolyn Brown. Cinquante ans après sa création, la pièce a été huée par une partie du public (cela avait été déjà le cas en 2005 pour Wiews on stage par la compagnie Cunningham) ce qui prouve que le vieux maître est sans doute encore en avance sur son temps, … ce qui l’aurait certainement fait sourire.

 

Faire suivre ce chef-d’œuvre par l’entrée au répertoire de deux pièces de Forsythe était une bonne idée. Le Trio, totalement déstructuré qui met en scène la façon dont les danseurs conçoivent la danse est aussi excellent qu’hilarant. À force de compétition, d’exhibition de parties du corps sensées, de dissection de segments – bras, poignets, chevilles, coudes, épaules notamment –   dans toute leur mécanique, on entre dans le vif du sujet dansant qui pense grâce au travail quotidien de chacune de ces parties, devenir un tout aimable. Ludmilla Pagliero, Simon Valastro et Fabien Revillon s’en donnent à cœur joie. Faisant montre d’une articulation, d’une connexion extrême dans cette déconstruction anatomique, sur un 15e quatuor de Beethoven déchiré en lambeaux. On ne peut qu’être conquis par cette pièce vive comme l’esprit acéré de son créateur.

Enfin, Herman Schmerman est un feu d’artifice de virtuosité. Commençant par un quintette à grande vitesse qui réunit Hannah O’Neill, Pablo Legasa, Vincent Chaillet, Caroline Osmont et Roxane Stojanov, la chorégraphie enchaîne ralentis moelleux et démarrages foudroyants, tours en l’air et entrechats avec une maîtrise souveraine. Les corps se déhanchent et s’allongent tandis que les parcours se font imprévisibles. D’un langage riche et complexe, en étirements poussés jusqu’au déséquilibre, c’est toute la grammaire de Forsythe qui est ici exposée, presque à cru.

Galerie photo © Laurent Philippe

Le duo qui réunit Amandine Albisson et Audric Bezard est un miracle. C’est sans doute un des plus beaux duos de William Forsythe, créé sur Tracy-Kai Maier et Marc Spardling, sur la musique de Thom Willems. Selon William Forsythe il a « utilisé des changements de poids pour pousser les postions classiques vers des angles instables. Autrement dit, le danseur est propulsé vers le bas parce que sa chute l’y mène ». Ce qui donne une pièce entièrement coordonnée, mais avec des angles extrêmes, des croisements insensés, et surtout une dynamique du contrepoids mise en tension à tout moment par des changements d’appui. Seule la vitesse permet au danseur de tenir la phrase en évitant la chute. C’est impressionnant. Et d’une beauté indicible. Décidément, pour Forsythe comme pour Cunningham, la danse est un mouvement de pensée !

 

Agnès Izrine

Le 15 avril 2017, Opéra Garnier. Jusqu’au 13 mai (Un solo de Jérémie Bélingard sera ajouté aux cinq dernières représentations du 7 au 13 mai. Cette dernière soirée étant celle de ses Adieux offic

 

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