« Anatomie du silence » de Maxence Rey

Un solo radical, en dialogue avec les arts plastiques. Pour contrebalancer le vacarme du monde.

Couchée au sol tel un gisant, Maxence Rey se met à bouger, d’abord de manière presque imperceptible. Dans son défi de la perception, Anatomie du silence est une pièce de résistance. Car il faut de la volonté pour s’opposer à une accélération générale de la vie qui fait perdre la raison. La chorégraphe-interprète de ce solo  y oppose ses positions introverties, où la tête cherche son espace à l’intérieur du corps. Résistance aussi à la gravité, plus encore que dans tout envol spectaculaire.

Au lieu de définir ce parcours d’un corps-sculpture par la lenteur des changements de position, il convient de le placer dans un autre rapport au temps, où chaque instant serait démultiplié à l’infini. Le spectaculaire n’est ici pas absent. Au contraire, il retrouve son sens initial de la contemplation.

Ce corps n’est pas silence. Il demande juste à être écouté. Baigné d’une lumière blafarde, il apparaît parfois comme dessiné par Degas ou Ernest Pignon-Ernest, et empli de l’univers sonore signé Bertrand Larrieu. L’intériorité de la performeuse devient celle du spectateur.

Ce dépouillement, cette intensification par la concentration spatiale et mentale ne tombe pas du ciel. Anatomie du silence fait corps avec d’autres approches en danse contemporaine. Par son dialogue avec l’installation lumineuse et mouvante, cristalline et ciselée de Cyril Leclerc, Rey aborde la tranquillité dans l’espace-temps infini par le lien avec les arts plastiques.

Son approche est donc différente de celle d’une Myriam Gourfink qui aborde le mouvement, souvent collectif, comme une interaction d’oppositions microscopiques. Ou bien d’une Maureen Fleming, aujourd’hui oubliée en France mais toujours active, qui met le rapport à la nature au centre, dans l’héritage de son intense collaboration avec Kazuo Ohno, Yoshito Ohno et Min Tanaka. On peut encore citer Camille Mutel qui aborde l’écoute du corps en questionnant sa nudité. Et bien sûr la série Jours de silence, initiée par Dominique et Françoise Dupuy.

Dans Anatomie du silence, Maxence Rey oppose son épure aux pollutions sonore, visuelle et lumineuse ainsi qu’à la pensée unique en matière de croissance économique, toutes héritées du XXe siècle. On ne sait où conduira l’humanité son culte de la vitesse. Rey danse ici comme dans l’œil du cyclone, comme dans un trou noir apaisant. On peut y lire une suite directe à Le Moulin des tentations [lire notre critique], sa pièce précédente. Sans moralisme aucun, Rey s’engage sur le chemin du retour vers une spiritualité de la raison pure. Elle creuse le reflet d’un rapport de plus en plus tendu, celui entre la nécessité d’un équilibre de la conscience collective face à l’individu, traversé par de plus en plus d’extrêmes.

Thomas Hahn

Vu le 27 novembre 2017, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine

Une représentation pour les professionnels est organisée le 9 janvier (17h) à La Briqueterie, CDCN du Val-de-Marne.

Cie Betula Lenta

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