« Le moulin des tentations » de Maxence Rey

Dans le titre de sa dernière pièce, Le moulin des tentations, Maxence Rey aime souligner un travail sur la matière brute, le fait de la broyer, la raffiner, la réduire à un tout autre état que ce qu'elle était au départ, et pourtant toujours en lien avec cette matière d'origine.

On voudrait écrire ici un article extrêmement simple, bref, qui fasse écho à cette intention, tellement proche de ce qu'on éprouve, en effet, au vu de l'action du plateau ; qui y parvient, sans que cela n'ait rien d'évident au départ.

Avec quatre autres interprètes, la chorégraphe part de l'observation de La tentation de Saint-Antoine, chez Jérôme Bosch particulièrement, puis dans toute une tradition picturale. Elle la met en rapport avec la grande peinture flamande des fêtes populaires et des carnavals. Du côté du fantastique et des tentations démoniaques, il s'agit d'aller déceler les états émotionnels du corps humain en proie aux débordements orgiaques et jubilatoires. Humains, si humains.

Dans cette pièce, la danse va donc tenir en d'inépuisables rafales de masques, mimiques, arrêts sur images expressives, postures outrées, silhouettes tranchées à la serpe. De l'un à l'autre de ces motifs,  opère un intense travail de retenue des énergies, de suspensions, d'apnées corporelles. Avouons-le : il est d'abord possible d'y ressentir une forme de piétinement virant à l'errance, d'une pièce dont on croirait qu'elle s'égare sans trop de but.

Or un autre mouvement est au travail, inlassablement, du côté d'une compression pulsatile du bassin, travaillant le souffle d'une onde au long cours, gagnant tout des corps. Dans la même dynamique, c'est une placticité générale du groupe qui se met à opérer. Il y a là un chaos grimaçant, endiablé et troué. Rien d'une belle et simple houle hypnotique (façon Bolero).

Ensorcelante, prenant à revers la multiplicité des rictus, la collection des postures, c'est une vague plus profonde, déjouant les pièges de la perception, qui peu à peu amène la pièce à son terme, comme au bout d'un rêve un rien cauchemardesque. Sa puissance naît du jeu d'espacement entre saccade des croquis visuels, et ample pulsation de l'énergie de fond.

Cette traversée tient de l'équipée. Et pour dire, elle est servie par une remarquable intelligence d'interprétation de danseurs responsables et impliqués, intégralement affranchis des tentations du m'as-tu-vu. Cela se salue.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 6 février à l'Atelier de Paris Carolyn Carlson (en co-réalisation avec le festival Faits d'hiver). Prochaines dates : 12 février au TPE Paul Eluard (Bezons), 3 mai et 4 mai au Théâtre Jean-Vilar (Vitry-sur-Seine).
 

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