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« Amor a la muerte » de Lemi Ponifasio et MAU Mapuche

Une cérémonie puissante en chants mapuche et post-flamenco, pour rendre hommage aux victimes d’un état meurtrier.

Nous avions évoqué, dans notre correspondance précédente depuis le festival de Marseille, les résonnances bien réelles des révoltes urbaines qui ont secoué la France avec les spectacles de Taoufik Izeddiou et Nolwenn Peterschmitt [ Lire notre critique]. Cela sans savoir que Lemi Ponifasio allait amener une proposition au lien bien plus direct et tragique.

Amor a la muerte est une petite forme, un duo entre une chanteuse et une danseuse. Et comme à son habitude, Ponifasio signe un rite en lien avec le monde des défunts, les traditions et les mythologies. Sauf que ce cri, au féminin et à l’épure absolue, n’est cette fois pas en lien avec l’univers samoan dont il est originaire et qui nourrit habituellement ses créations. Sans délaisser sa compagnie féminine nommée MAU Wahiné, il a créé au Chili une autre compagnie, MAU Mapuche, et travaille depuis dix ans avec des artistes de la communauté. [ Lire notre interview].

La chanteuse Elisa Avendaño Curaqueo, qui enchante Amor a la muerte avait aussi participé à la création de Standing in Time en 2016 [ Lire notre critique ] et rencontre ici la bailaora Natalia García Huidobro, Chilienne installée à Madrid qui a commencé le flamenco au Mexique. On est pourtant loin de toute idée de spectacle ou récital flamenco. « Je n’aime pas le flamenco », déclare par ailleurs Ponifasio. Il fallait s’y attendre, vu ses principes qui veulent qu’il crée non des spectacles mais des cérémonies. Il ajoute même que García Huidobro a été son assistante sur plusieurs années, sans qu’il ait songé à la faire danser.

Cérémonie ténébreuse

Ce guide spirituel de son peuple samoan aime aussi déclarer qu’il ne sait pas ce qu’est le théâtre ou la danse. Et en effet, on ne sait pas trop ce qu’on voit. Vêtue d’une combinaison noire, la bailaora martèle de son zapateado une bande métallique, mais peut aussi se figer, tel un gardien des portes de l’enfer ou bien des cérémonies de l’état. Dans le dos de son blouson, une inscription : « CHILE ». La tête de Pinochet avait par ailleurs fait une brève apparition à l’écran. Et puis on voit défiler, bien plus longuement, une liste des Mapuche assassinés par l’état chilien.

Amor à la muerte est une messe funèbre, sombre et pleine de rage, pour toutes ces victimes de la violence gouvernementale. Et en particulier elle rend hommage à un agriculteur et ancien militant étudiant dont Elisa Avendaño Curaqueo pose le portrait sur scène et lui érige un petit mausolée. Il y a ce moment au début où on entend un soupçon sonore des manifestations mapuche dans la rue, et le discours de la militante Juana Calfunao qui accuse le gouvernement de « deux cents ans de génocide, de répression et d’oppression judiciaire » et de faire des Mapuche des « produits de la pauvreté ».

Fureur populaire

Voilà donc l’endroit où Amor a la muerte rencontre la fureur des banlieues françaises, même si les situations et enjeux ont peu de choses en commun. « On m’avait déjà demandé pourquoi j’atterrissais si souvent avec mes spectacles dans des villes secouées par des révoltes », s’amusa Ponifasio après la représentation. Et puis vient ce duo qui est, contrairement aux habitudes du Samoan, une pièce à la démarche explicitement revendicative.

Si le maître des cérémonies prend ici parti pour les Mapuche dans une création aux résonances très politiques, cela n’enlève rien à la force poétique, esthétique, sonore et visuelle d’Amor a la muerte dont le titre ne pourrait exister si la dimension spirituelle n’en était pas la source. Porter de l’amour à la mort, cela n’est possible qu’en abordant l’existence comme un continuum entre l’avant et l’après.

Aimer la mort ?

Dans les cérémonies de Ponifasio, comme dans tout son univers mythologique et spirituel, ces différences – et avec elles les modèles de pensée occidentaux dont elles sont issues – n’existent pas. Inévitablement, les catégories occidentales du spectacle ne sont pas opérantes. Quand Elisa Avendaño Curaqueo chante dans une obscurité presque totale, on ne sait pas si elle se trouve avec nous ou chez les défunts. Elle chante une boucle, inlassablement, comme en transe. Ses gestes ne semblent pas être produits par ses mains mais par son souffle alors que ses mouvements sont naturels et en même temps comme dessinés par un Bob Wilson.

Quant à García Huidobro, ses gestes contraints, son zapateado violent et presque militaire – imaginez donc Rocío Molina et Israel Galván en une seule personne – incarne la fureur contre l’état Chilien, mais tout autant la violence totalitaire à la lisière du fascisme telle qu’elle est ressentie par les Mapuche. La bailaora va ensuite se dénuder, se coucher sur un tas de sable, laisser un liquide blanchâtre couler sur son corps et petit à petit ne faire qu’un avec la terre jusqu’à ce que la chanteuse plante un arbre sur sa chair qui nourrit le végétal et se fond avec la nature. C’est dans l’optique de ce cycle de la vie que la mort devient une amie.

Alors avons-nous vu une pièce de danse ? Du flamenco ? Une fois de plus, Ponifasio situe son spectacle ailleurs. Et une fois de plus, il n’en a rien vu. « Je ne vois jamais les représentations de mes pièces. Je travaille tellement dessus que quand le spectacle arrive, j’ai besoin de m’en dégager », dit-il. Il ne fait rien comme les autres, et ses créations ne ressemblent à celles d’aucun autre. Amor a la muerte s’adresse à un Mapuche, à tous les Mapuche et à toutes les victimes de violences policières. Un exutoire spirituel, une cérémonie d’apaisement qui passe par une indicible colère pour permettre d’aller de l’avant. N’est pas de ça qu’on grand besoin en France comme au Chili ?

Thomas Hahn

Festival de Marseille, le 7 juillet 2023, Théâtre Joliette

Amor a la muerte
Conception, direction artistique : Lemi Ponifasio
Interprétation : Elisa Avendaño, Natalia García-Huidobro
Chorégraphie : Lemi Ponifasio, Natalia García-Huidobro
Lumière : Helen Todd
Musique, son : Elisa Avendaño Curaqueo and Lemi Ponifasio
Réalisation lumière, photographie : Alex Waghorn

 

 

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