Interview de Lemi Ponifasio 

Suite à son intervention comme auteur du message pour la Journée Internationale de la Danse (lire notre article), nous avons rencontré Lemi Ponfasio pour parler de son rapport à son pays natal, aux femmes, aux Mapuche du Chili, et à l’art européen.


 

LES FEMMES

Danser Canal Historique : Vous tournez actuellement en Europe avec une compagnie féminine, alors que votre dernier spectacle présenté à Paris,Tempest : Without a Body, était à forte dominante masculine. D’où vient cet effet de balancier?

Lemi Ponifasio : Dans Tempest : Without a Body, le rôle principal était féminin ! Les Occidentaux veulent souvent définir les humains à travers leurs schémas du masculin et du féminin. Mais je viens d’une culture avec une conception différente.  Il est vrai que j’ai créé, il y a trois ans, une nouvelle compagnie appelée MAU Wahiné qui met le focus sur le travail des femmes Maori. La première création de MAU Wahiné a été Stones in her mouth. Je réfléchis à ce qui arrive aux femmes. Je pense que ma vie en tant qu’homme de théâtre est fortement influencée par les femmes. Seulement, Wahiné ne désigne pas les femmes, mais des êtres vivant à l’intersection du temps et de l’espace. Et créer, c’est toujours un peu comme retourner vers les origines de mon existence, ma généalogie. Avec MAU Wahiné, je ne crée donc pas une représentation de la femme. Parce que la grande question, pour moi, c’est de savoir ce que cela signifie : Exister. Donc, mon théâtre, ma danse c’est une danse de l’existence.

 

DCH : J’ai tenté de trouver des informations sur la position de la femme dans la société samoane. Apparemment, elles sont au moins égales aux hommes.

Lemi Ponifasio : Dans la culture samoane ou polynésienne, on compare l’homme à l’arbre et la femme au chat. La dichotomie occidentale ne prend pas. La question n’est pas celle de l’égalité mais de savoir ce qu’on est. C’est pourquoi j’ai choisi Wahiné comme nom de la compagnie. Si on les définit en tant que femmes, ça amène toujours la définition occidentale. C’est tout le problème de la colonisation qui impose certaines grilles. Et moi je cherche, avec mes pièces, à contaminer les grilles de lecture des arts en Occident, pour que le public puisse voir nous autres Maori et comprendre ce que signifie pour nous cette chose appelée les arts.

LES MAPUCHE

DCH : Au Chili, vous avez créé une autre compagnie, MAU Mapuche.

Lemi Ponifasio : Il y a trois ans, j’ai commencé à travailler avec de jeunes Mapuche, pour les intégrer dans la pièce I AM. Mais j’ai décidé d’en changer le titre en I Am: Mapuche. J’avais le sentiment que c’était important. Le ministère de la culture du Chili m’a demandé de ne pas utiliser le mot Mapuche. Mais je n’ai pas obéi. Les Mapuche sont une part très importante de ce pays. Si vous les enlevez, le Chili n’est plus qu’un pays occidental de plus et il perd son lien avec la montagne, les rivières et la mer. Les étrangers qui gouvernent le Chili n’ont pas d’histoire avec ces ressources. Ils les exploitent, c’est tout. C’est un problème à échelle mondiale. Je pense que le point de vue des peuples indigènes est important puisque leur approche est liée à la vie, pas à l’argent.

DCH : Quel type de travail avez-vous fait avec les Mapuche et où a-t-il été montré?

Lemi Ponifasio : A Santiago de Chile, il y a un mont au centre de la ville. C’est là que nous avons donné le spectacle, créé avec la communauté. Je pense que l’endroit juste était là, et pas à l’opéra. Ensuite, j’ai créé la compagnie MAU Mapuche. Elle se concentre maintenant sur la création artistique des indigènes du Chili. Je veux les mettre en lumière. Ce qui veut dire que mes raisons de créer MAU Wahiné et MAU Mapuche sont comparables.

SAMOA

DCH : Vous êtes un grand chef des Samoans. Cela implique quelles obligations?

Lemi Ponifasio : Je dois veiller sur le pays et les besoins physiques culturels  des gens, leur imaginaire et leur bien-être spirituel. C’est comme être un père, il faut fournir certaines choses. Et ce que je fais en arts est important pour eux aussi. Donc, mon travail au théâtre n’est pas un travail pour le théâtre, mais pour eux. Où que j’aille, ils m’accompagnent.

DCH : N’êtes-vous pas trop occupé à traverser le monde pour rester en contact avec votre lieu originel ?

Lemi Ponifasio : Non, je suis Samoan et ça veut dire que je ne suis pas obligé d’y vivre. Ma culture m’habite de l’intérieur. Je n’ai même pas besoin de réfléchir beaucoup à Samoa, je réfléchis à ce que je fais. Et ce que je fais, je la fais à cause de ma culture, à cause de ce qui est enregistré en mon corps qui vient de du Pacifique. Je ne sens ni distance ni déconnexion. Etre Samoan n’est pas une histoire d’insulaire, mais ça concerne ce que je suis. J’investis un plateau de théâtre, avec un jeu d’éclairages, mais ce que j’y fais est le reflet de ma culture. Je n’ai pas fait d’école de théâtre occidentale.

 

L’OCCIDENT

DCH : Quand j’ai voulu en savoir plus sur vos créations récentes, je suis allé sur le site internet de MAU. Mais malheureusement il a l’air d’être en travaux.

Lemi Ponifasio : En fait, tout le monde pense que cet accès facile aux informations est la bonne voie. Mais j’ai du mal avec ça. Je pense qu’il faut être prudent. C’est l’une de nos fausses pistes intellectuelles. Nous croyons savoir quelque chose, mais nous n’utilisons plus que cette seule voie vers le savoir. C’est néfaste. J’ai donc décidé de fermer mon site internet.

DCH : Mais tout le monde ne ferme pas ses sites. J’ai donc pu apprendre qu’avec MAU Wahiné, vous allez maintenant à Hanovre, en Allemagne, pour une création intégrant votre ensemble et des femmes locales. Un bel pied de nez au nom du lieu, le château de Herrenhausen, le domicile des hommes-maîtres.

Lemi Ponifasio : J’y vais parce que le nouveau directeur artistique du festival de Herrenhausen m’a proposé de venir et que je suis toujours intéressé par les nouveaux départs et les nouvelles directions. J’espère pouvoir participer à un renouvèlement artistique. Ils m’ont montré le site avec son jardin si immense, et je me suis dit: « C’est quelqu’un d’important qui doit vivre ici. » Je suis entré dans la maison, en fait le château, et j’ai vu que personne n’y habite. Et dans tout bâtiment aussi imposant, on sait que d’autres ont subi une forme d’esclavage pour le construire à la gloire des puissants. La vue m’a fait penser au Jardin des Délices de Jérôme Bosch. Seulement, où sont les créatures qui devraient peupler ce jardin ? Il est désert. Un jardin devrait être un lieu de vie. Mais là, rien. Tout ce qu’on aperçoit est l’émanation d’un système.

DCH : Le 14 mai, vous y présentez une performance intitulée Recompose, qui se situe dans la tradition des femmes Maori comme poétesses, compositrices et savantes.

Lemi Ponifasio : Notre monde connaît actuellement une vraie crise humaine. Les réfugiés... Donc je me suis demandé comment je pouvais faire rentrer les deux extrêmes de l’échelle du pouvoir dans ce lieu. Je vais travailler avec des femmes de Hanovre et des femmes syriennes, des écrivaines. Elles seront libres. J’indique la direction et les mets en contact, mais ensuite c’est à elles de s’exprimer. Une Syrienne n’a pas la même façon d’aborder la vie et la culture, et c’est important. Mais aussi d’essayer de définir ce qu’elles peuvent avoir en commun.

DCH : Et par le programme 2016/17 du Festspielhaus de St. Pölten, près de Vienne, j’ai appris que vous êtes également en train de préparer une nouvelle création, dont la première européenne aura lieu  à St. Pölten en mai 2017. De quoi parlera-t-elle?

Lemi Ponifasio : Je travaille sur une coproduction internationale,  une pièce intitulée Hiné Nui Te Po (La Grande Dame de la Nuit). Une pièce sur la première femme, une histoire qui fait partie de l’histoire des Maori. Le premier humain était une femme ! Mais elle s’est cachée sous la terre, ayant découvert que son époux, le dieu Tané, était aussi son créateur. Elle se sentait abusée et refusa de retourner à la lumière. Elle voulait y rester pour s’occuper des autres humains qui, en mourant, la rejoignent. Les femmes Maori de la compagnie vont écrire les musiques et les textes de chants, parce que je veux qu’elles puissent exprimer leur point de vue sur le monde d’aujourd’hui.

DCH : De fait, vous utilisez les structures occidentales, les théâtres…

Lemi Ponifasio : Je présente mon travail dans les théâtres, parce que c’est là qu’il rencontre ceux qui ont le pouvoir. Et c’est à eux que je veux m’adresser. Ce n’est que le premier pas d’un processus. Vous savez, je suis né au village. A Samoa, il n’y a aucun théâtre. Donc, si j’investis une scène d’opéra, j’y vais précisément parce que je n’y suis pas à ma place. C’est comme si le diable allait au ciel (rires). Si je danse dans la rue ou un parking, ça ne signifie rien sauf une façon de me situer dans une optique occidentale d’un art d’avant-garde. Je veux m’asseoir à la table des négociations artistique avec vos dieux de l’art et débattre des thèmes que nous voulons soulever. Il ne s’agit pas de faire de l’art, mais d’exister et d’être perçu. Je veux montrer le visage de l’existence des personnes Maori.

Propos recueillis par Thomas Hahn

 

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