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Amala Dianor X Les Arts Florissants : « Gesualdo Passione »

La voix comme lien direct entre la musique et le corps est une belle découverte pour Amala Dianor. Son étonnante co-création avec Les Arts Florissants signifie une vraie sortie de la zone de confort, définie par les musiques électroniques et urbaines en compagnonnage avec le compositeur Awir Leon.

Gesualdo Passione  a entamé sa tournée dans la version complète et définitive à Montpellier où le spectacle a été accueilli à l’Opéra Comédie en coréalisation avec l’Agora - Cité internationale de la Danse (Montpellier Danse + CCN Occitanie) et l'Opéra Orchestre National Montpellier. Les six chanteurs, menés par le ténor Paul Agnew (codirecteur des Arts Florissants) ont rencontré des danseurs originaires du Burkina Faso, du Sénégal, de Rome et d’ailleurs aux univers artistiques divers, de la danse classique au krump. Et la Passion était au rendez-vous, mais également l’harmonie puisque ténèbres et lumières s’adoucissent mutuellement sur les pas du Christ, selon le récit de ses derniers jours. Et pour Amala Dianor, de nouveaux chemins s’ouvrent...

Amala Dianor sait surprendre, mais il fallait qu'on s'y attende. Depuis toujours, il est insaisissable, en tournée un peu partout en même temps. Un début de février où son formidable Dub occupe le 13e Art de Paris pour une série de plusieurs semaines alors que Coquilles, son duo pour jeune public [notre critique] tourne en région parisienne n'a rien d'exceptionnel. Et c'est à l'Opéra Comédie de Montpellier, quasiment au même moment, que Gesualdo Passione a entamé sa grande tournée. Dans ce concert chorégraphique, quatre danseurs de la compagnie Amala Dianor rencontrent six chanteurs des célébrissimes Arts Florissants et aux yeux du grand public, les chantres de la musique baroque, menés par le co-directeur Paul Agnew, peuvent même voler la vedette au chorégraphe.

…mais la chair est faible

La première surprise est donc de voir Dianor aller vers la musique de Renaissance. Et au lieu de travailler sur Purcell ou Rameau, il choisit en seconde surprise le Tenebrae Responsoria  (Répons des Ténèbres) publié en 1611 par Carlo Gesualdo (1566-1613). L'œuvre qui raconte les derniers jours du Christ et sa fin sur la croix, est précédée, et cela aussi peut surprendre, par un prologue qui évoque quelques ténèbres et contradictions de l'âme humaine. La traduction du texte, projetée en fond de scène, est des plus utiles pour capter les dessous des tourments auxquels répond l’œuvre de Gesualdo, de « l'esprit est prompt, mais la chair est faible » à « Père, éloigne-moi de ce calice » et autres « afin de ne point entrer en tentation… »

Double passion

Le compositeur napolitain avait quelques raisons de se méfier des désirs du corps et de l'âme. S'il s'est tourné vers un thème aussi profondément chrétien, c'est qu'il avait un véritable meurtre à se faire pardonner. Voire deux. Car il s'était laissé submerger par sa passion et assassiné sa propre épouse et son amant après avoir surpris les deux en flagrant délit d'adultère. La justice séculaire n'avait, selon les codes de l'époque, rien à lui reprocher. Mais Carlo Gesualdo avait déjà sur la conscience religieuse de son époque le péché d'être longtemps sorti de la voie familiale, très liée à la vie du clergé. Dans Gesualdo Passione, Dianor et Agnew jouent donc sur le double sens de « passion » et sur la force des ténèbres. Toute lumière est ici précieuse et fragile, se déclinant en quelques douces allusions aux cierges (ici des stèles néon) et à la lumière signalant un au-delà, comme dans la peinture romantique.

 

Calmer le jeu

Quand Gesualdo écrit, au nom du Christ, « mon ami m'a trahi pour un baiser » – non sans accuser Judas d’avoir « par un baiser commis l'homicide » – sa propre histoire se confond avec la Passion de l'homme de Nazareth. Par cette superposition, la tromperie devient un thème à part entière du spectacle, le compositeur ayant lui-même été trahi à la fois par son épouse et par sa propre explosion passionnelle. Face à de telles ardeurs, Dianor et Agnew choisissent de calmer le jeu. Une même énergie, à la fois tragique et spirituelle, circule entre chanteurs et danseurs retraçant le chemin de croix christique. Gesualdo nomme les étapes décisives, de Judas mercator pessimus  à Tenebrae factae sunt  et Sepulto Domino. Point final, Miserere. Et entre corps et voix, abstraction et figuration, la cohésion trouve des dynamiques diverses, du sculptural aux gestes ciselés, du pictural aux constellations spatiales. Dianor orchestre le tout avec la plus grande délicatesse.

Unité

De toutes les expériences menées par Dianor avec DJs ou musiciens sur le plateau, Gesualdo Passione est la plus complexe. De loin. Entre chant et danse, tragédie et espérance, ténèbres et élévation, morale religieuse et passion brulante, mouvement et voix, Gesualdo Passione  se reflète en une dichotomie réunissant sur le plateau des facettes contraires qui en deviennent complémentaires. La grande réussite de la rencontre entre Paul Agnew et Amala Dianor se joue sur ce terrain partagé où danseurs et chanteurs se relient d’abord par des gestes sobres, profonds et efficaces, avant que les personnages chorégraphiques, dont Jésus (Damiano Bigi) et Judas (Clément Nikiema), ne se distinguent par leurs virtuosités personnelles ou collectives. Mais jamais l’unité ne rompt entre les chanteurs et les danseurs. Tout relève d’un souffle partagé, même quand les chanteurs s’alignent pour laisser le plateau aux danseurs, après avoir évoqué par leurs corps et gestes des moments-clés, jusqu’à la crucifixion.

Ouverture

Sur l’énorme écran en fond de scène – il doit bien mesurer entre cinq et six mètres – aucune vidéo n’est projetée. Surgissent des ambiances et nuances comme sur un cyclo, tout en donnant à l’ensemble une profondeur supplémentaire, annonçant la lumière que l’on sait, au bout de la traversée non moins mystique. Dans la jonction entre la vie et la mort, cet éclairage permet parfois aux danseurs et chanteurs de former des tableaux vivants, finement sculptés en ombres chinoises. Dianor ne croise ici pas seulement la musique ancienne en son passage de la Renaissance au Baroque, mais en épouse avec bonheur certains codes picturaux. Sa rencontre avec Les Arts Florissants lui ouvre de nouvelles voies, l’amenant sur un autre terrain. Avec le très dynamique Dub, le très ludique Coquilles et le sobrissime Gesualdo Passione, l’ancien B-Boy, danseur contemporain et interprète d’Emanuel Gat montre qu’il est aujourd‘hui à l’aise dans les esthétiques et univers les plus différents. L’entrée en territoire baroque est réussie. Désormais, toutes les surprises sont possibles.

Thomas Hahn
Vu le 30 janvier 2026, Opéra Comédie de Montpellier

Gesualdo Passione
Direction musicale : Paul Agnew
Chorégraphie : Amala Dianor assisté de Alicia Seybiya Gomis
Lumière et direction technique : Xavier Lazarini
Chanteurs des Arts Florissants : Paul Agnew, Miriam Alan, Hannah Morrison, Mélodie Ruvio, Sean Clayton et Edward Grint
Danseurs : Damiano Bigi, Dexter Bravo, Clément Nikiema et Elena Thomas

Dates à venir :
26 février MC2 : Grenoble
26-27 mars Le Volcan, Le Havre
17-19 juin Lyon, Maison de la Danse

 

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