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Yulia Arsen et Leslie Mannès au Festival Artdanthé

Deux chorégraphes très différentes composaient la soirée de ce festival où il est possible de découvrir des œuvres qui sortent des sentiers battus. La preuve avec Do You Really Wanna Live Forever ? première pièce de Yulia Arsen, et Sous le volcan de Leslie Mannès et son carnaval inquiétant.

Dès l’entrée en salle, nous repérons sur nos fauteuils ces « Konfetis », ou bonbons rescapés de l’ère soviétique, mais que l’on trouve encore ici et là, comme une survivance d’un passé qui ne passe pas ou plus, comme des fantômes d’un autre temps mais dont la matérialité subsiste. Et, d’une certaine façon, ils condensent tout le propos de ce spectacle : Do You Really Wanna Live Forever ?
Sur scène, Yulia Arsen convoque la Russie de son enfance, celle des années 1990, née dans le fracas de la chute de l’URSS et les promesses incertaines du libéralisme. Des images d’archives installent le contexte : l’ère Eltsine, le chaos économique, la perte de repères où finalement le film se fond avec le plateau sous l’effet d’un floutage de la pellicule. Dans un brouillard qui se dissipe lentement, la danseuse apparaît, silhouette composite où se mêlent signes de l’enfance – avec ses couettes et ses chaussettes ainsi qu’une chapka démodée sorties d’un héritage soviétique –  et incongruités contemporaines.

Il y a du Good Bye Lenine dans cette atmosphère « östalgique », mais aussi une sorte de « choc des cultures ». Son corps se met en mouvement par secousses, comme traversé par une mémoire fragmentée. La danse classique apprise très jeune affleure — lignes nettes, écarts maîtrisés et, bien sûr, éclats de l’incontournable Lac des cygnes — mais se fissure sous l’effet de gestes heurtés, répétitifs, presque compulsifs. C’est une danse académique dénaturée, tordue, parfois proche de la gestuelle d’une Valeska Gert, tandis qu’à distance, le musicien expérimental Wassily Bosch déconstruit des tubes de la Perestroïka (et même les lumières des night club !) des années 1990, bande son d’une époque euphorique et violente, qu’il distord jusqu’à la défiguration.


Peu à peu, la figure se transforme : la danse devient cri, ironie, résistance. Hurlements incompréhensibles, gestes disloqués, tressaillements prennent l’espace d’une chorégraphie vaguement policée qui s’efface peu à peu.  Les références au folklore, à la propagande athlétique soviétique et aux corps abîmés par les drogues se superposent, dessinant un espace suspendu entre passé et présent. La fin prend place dans une pièce bleue et jaune désaffectée (une allusion à l’Ukraine ?) où un soleil se met à briller, on entend alors Forever Young tandis que Yulia Arsen marche au ralenti avant de s’envoler… dans un ascenseur ! Do You Really Wanna Live Forever ? compose ainsi le portrait d’une génération prise entre effondrement idéologique et désir obstiné de continuer, où la répétition devient une manière de survivre et l’optimisme, une forme de lucidité.


En deuxième partie de soirée, Leslie Mannès avec Sous le volcan proposait une pièce assez étrange et intrigante. Dans Sous le volcan, Leslie Mannès installe d’emblée un paysage instable. Le plateau est recouvert d’une vaste toile noire, plissée, accidentée, évoquant une terre après l’éruption, une lave figée ou un sol encore brûlant. Dans l’obscurité, des sons de percussions émergent : clochettes, cymbales, tambours, battements sourds qui rappellent un cœur collectif. Cinq figures apparaissent alors, entièrement masquées, vêtues de costumes extravagants mêlant fourrures orangées, matières métalliques et formes animales. Leur identité demeure volontairement trouble : créatures archaïques, sorciers, bêtes rituelles ou silhouettes carnavalesques, elles avancent en procession sur une musique pulsée, martelant le sol, frappant leur poitrine, levant les bras dans des gestes incantatoires. La gestuelle est expansive, répétitive, presque chamanique. Les corps rebondissent, tournent, s’agitent dans une danse qui convoque à la fois le folklore, l’animalité et une forme de transe collective. La lumière rougeoyante de Vincent Lemaître accentue cette impression de rituel primitif, tandis que la musique de Solène Moulin, à la fois percussive et hypnotique, agit comme un moteur continu. Peu à peu, la toile noire est rassemblée au centre du plateau, réduite à une masse compacte autour de laquelle les interprètes tournent sans fin, comme autour d’un brasier ou d’un trou noir.


C’est là que s’opère une première métamorphose. Les masques et les costumes sont déposés, enfouis dans ce centre symbolique. Les danseurs apparaissent alors en combinaisons blanches, bas noirs, silhouettes désormais uniformisées. La danse change de nature : les gestes deviennent fonctionnels, coordonnés, évoquant le labeur — frapper, laver, faucher, battre. Cette séquence, scandée par des boucles musicales répétitives, installe une ambiguïté forte : s’agitil d’un corps collectif aliéné par le travail ou d’une communauté à l’ouvrage, soudée par l’effort partagé ?


La seconde partie approfondit cette tension à travers le travail de l’unisson. Les mouvements circulent d’un corps à l’autre, se propagent par imitation, créant un effet de chaîne. Progressivement, les corps se rapprochent, se soutiennent, se tiennent par les bras, composant une chaîne humaine. La musique s’ouvre, la danse devient plus souple, presque joyeuse, sans effacer la mémoire des secousses précédentes. Sans livrer de message explicite, Sous le volcan propose une traversée : celle d’un collectif qui passe du rite archaïque à une communauté consciente de sa fragilité.

Agnes Izrine
Vu le 31 Mars au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

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