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Roxane Stojanov : Transmettre ce qui m'a été donné.

Il y a chez Roxane Stojanov une manière d’habiter la parole qui ressemble à sa danse : précise, lumineuse, traversée d’une douceur qui n’exclut ni la rigueur ni la détermination. À trente ans, la danseuse Étoile de l’Opéra national de Paris inaugure le Prix Roxane Stojanov, destiné à soutenir les jeunes danseurs de Macédoine du Nord, son pays d’origine. Au moment où elle s’apprête à aborder Juliette dans le Roméo et Juliette de Rudolf Noureev, elle revient sur un parcours façonné par les déplacements, les rencontres et une fidélité profonde à celles et ceux qui l’ont guidée.

DCH : Vous êtes née dans le Gers, mais votre enfance s’est déroulée entre plusieurs pays. Comment ces déplacements ont-ils façonné votre rapport à la danse ?

Roxane Stojanov : Je suis née à Auch, mais ma vie a commencé ailleurs, dans une forme de mouvement permanent. Mes parents vivaient séparément avant ma naissance, chacun avec des enfants d’un premier mariage. Ils se sont rencontrés en Macédoine du Nord, le pays de mon père. Je suis née dans la maison de mes grands-parents maternels, presque en transit, car nous attendions la prochaine affectation de mon père, diplomate. Il y eut Lille, puis Bruxelles, puis quatre années en Macédoine du Nord, à Skopje. C’est là que j’ai commencé la danse, entre cinq et neuf ans, et que j’ai découvert la scène. Je dansais La Fée Clochette dans Peter Pan, j’ai retrouvé la cassette vidéo. Je garde de cette période la sensation d’un basculement : la discipline du cours, bien sûr, mais surtout cette joie grave qui naît lorsque le travail se transforme en présence.

DCH : Comment s’est passée votre arrivée à l’École de danse de l’Opéra de Paris ?

Roxane Stojanov : Lorsque nous sommes revenus en Belgique, j’ai dû réapprendre à écrire en français, mais la danse, elle, ne m’a jamais quittée. Une professeure m’a parlé de l’École de danse de l’Opéra de Paris. Personne dans ma famille ne connaissait ce milieu ; nous avons avancé avec confiance. J’ai passé l’audition, j’ai été acceptée, et à douze ans je suis partie en internat. C’était un arrachement, mais aussi une évidence. J’ai passé six ans à l’École de danse, j’ai passé deux fois le concours d’entrée dans le Corps de ballet car je n’ai pas été engagée la première fois, et finalement, j’y suis entrée à 17 ans.

DCH : Votre ascension dans la compagnie a été régulière. Était-ce un choix ?

Roxane Stojanov : Je crois que c’était une nécessité. J’ai eu besoin de m’imprégner de chaque grade. L’envie d’aller vite existait, mais je n’aurais pas eu la maturité nécessaire pour assumer trop tôt. Nous pouvons recevoir une chance, mais si nous ne sommes pas prêtes, elle ne revient pas. Cette progression régulière m’a permis de construire des bases solides, de comprendre ce que signifie réellement être prête. Aujourd’hui, je mesure combien ce rythme m’a protégée.
Je suis assez perfectionniste, j’ai tendance à me remettre sans cesse en question et je suis plutôt boulimique en matière de travail, j’aime me confronter à la difficulté.

DCH : Comment voyez-vous votre travail comment en tant qu'Étoile? Comment l’appréhendez-vous ?

Roxane Stojanov : Je travaille énormément et je me demande si je n'ai pas toujours essayé de faire un travail d'Étoile. Je commence toujours par la technique, car je ne veux pas qu’elle puisse me freiner dans la construction de mon personnage. Au départ, j’étais hyper carrée, mais, plus on pratique la scène, plus on connaît ses faiblesses. J’ai appris peu à peu à transposer la magie du spectacle dans le studio. De plus, ma grande taille a demandé sans doute un investissement plus intense, car elle peut être un handicap. Pourtant, avec un partenaire solide, ce n’est pas un obstacle. Et puis j’ai appris à me tenir, à comprendre mon corps. À seize ans, j’ai grandi très vite, j’ai perdu mes repères, je ne savais plus où se trouvait mon centre. C’est Wilfried Romoli qui m’a aidée à retrouver mes appuis, ma coordination, ma force. Aujourd’hui, je vois dans cette contrainte initiale une chance : elle m’a obligée à aller chercher une finesse de travail que je n’aurais peut-être pas développée autrement. Aujourd’hui, je parviens à trouver cette sorte de détente qui existe sur le plateau en répétition et je peux suivre mon instinct pour mon interprétation.

DCH : Quels maîtres ont compté dans votre parcours ?

Roxane Stojanov : Plusieurs figures ont jalonné mon chemin, chacune à un moment décisif. Christophe Duquesne, d’abord, qui était encore danseur lorsque je suis entrée dans le Ballet : il avait toujours un regard attentif sur moi, discret mais constant, qui m’a beaucoup portée. Karl Paquette ensuite, avec qui j’ai dansé de nombreux galas. Il m’a préparée au travail du pas de deux, m’a transmis des repères essentiels, une manière d’aborder la scène avec générosité et justesse. Il est devenu une sorte de grand frère, quelqu’un dont la présence a compté dans des moments charnières. Agnès Letestu a également joué un rôle important. Elle m’a emmenée dans plusieurs galas, et comme elle est grande, je me suis souvent identifiée à elle. J’allais voir comment elle abordait certains rôles, comment elle habitait l’espace, comment elle sculptait la ligne. Nous avons travaillé ensemble sur de nombreuses variations, et son sens du détail m’a beaucoup appris. Et il y a eu mes maîtres de formation : Fabienne Cerrutti, qui m’a accompagnée dès ma dernière année d’école et m’a fait travailler des variations parfois éloignées de mon profil, mais qui ont affûté ma vivacité et ma souplesse ; Wilfried Romoli, qui m’a donc aidée à retrouver un corps en pleine mutation ; Jean-Guillaume Bart, repère constant dont la méthode et la clarté ont façonné ma danse. Quand j’ai préparé Paquita [rôle dans lequel elle a été nommée Étoile en 2024], j’ai demandé à travailler avec lui. Il m’a poussée, il a cru en moi, il m’a demandé toujours plus. Je lui dois énormément.

DCH : Et du côté des chorégraphes, quelles rencontres vous ont marquée ?

Roxane Stojanov : Certaines collaborations ont véritablement orienté ma trajectoire. Mats Ek, d’abord, qui a été le premier à me choisir pour la création de Le Boléro. Il a su percevoir un potentiel plutôt qu’une forme aboutie, lors d’une audition où je ne faisais pourtant pas de danse contemporaine. Cela m’a profondément marquée : comme une preuve que la base classique peut ouvrir des portes inattendues. J’ai ensuite repris un rôle dans Appartement, créé pour Marie-Agnès Gillot. Passer derrière des artistes pareilles est un défi, mais l’enjeu reste le même : parvenir à trouver sa propre couleur dans un univers déjà habité.
La rencontre avec William Forsythe a été tout aussi déterminante. J’ai participé à la création de Blake Works, puis à la reprise REARRAY. Cette collaboration a compté dans mon parcours, en me disant notamment : « Je veux qu’on te voie telle que je te vois en studio. ». Sans cet épisode-là, je ne serai peut-être pas étoile aujourd’hui.
Roxane Stojanov : Enfin le travail sur Sylvia chorégraphié par Manuel Legris a été essentiel : il m’a laissé mon espace tout en me ramenant à l’essence du style français. Il sera d’ailleurs mon coach pour Roméo et Juliette. Avec lui, je me sens en confiance : il transmet non seulement un savoir-faire, mais aussi une mémoire, les mots de Noureev lui-même quand il a créé ce ballet, une époque à laquelle j’aurais aimé vivre.
Par ailleurs j’adore les chorégraphies de Roland Petit, elles sont tellement cinématographiques, et j’apprécie le côté théâtral de la danse. De ce fait, Kenneth MacMillan me plaît aussi. J’aime également John Neumeier, et danser le Boléro de Maurice Béjart serait un rêve, et des œuvres tout simplement vibratoires. J’ai reflété ces choix à travers mes choix de variations pour les Concours de promotion et autres…

DCH : Vous avez été la lauréate du Prix Menada du Festival de danse de Skopje en 2025, Qu’est-ce que cela a représenté pour vous ?

Roxane Stojanov : Une émotion très particulière. C’était la première fois que je retournais dans mon pays d’origine pour la danse. Le prix était habituellement remis à des artistes en fin de carrière ; j’étais la première danseuse encore en activité à être distinguée. J’ai rencontré le directeur de l’Institut français, l’ambassadeur, la directrice du festival, le directeur de l’Opéra Ballet. J’ai visité le conservatoire, observé les élèves, perçu leur désir, leur fragilité, leur sérieux. J’ai compris qu’un lien pouvait se tisser, qu’il existait une place pour un geste de transmission.

DCH : C’est ainsi qu’est né le Prix Roxane Stojanov ?

Roxane Stojanov : Oui. Beaucoup de jeunes danseurs macédoniens doivent partir pour poursuivre leur formation. Je voulais leur offrir une opportunité supplémentaire, un horizon plus large. Organisé par le Centre culturel Interart de Skopje, en partenariat avec
l’Ambassade de France et l’Institut français de Skopje, le concours s’adresse aux jeunes de 16 à 20 ans. Les finalistes se produiront lors du Festival de danse de Skopje, devant un jury international entre le 15 et le 20 avril 2026. Le lauréat viendra ensuite à Paris en juillet pour une semaine : José Martinez a accepté qu’il puisse suivre les cours avec le Junior Ballet de l’Opéra de Paris. Comme je suis Prix de l’AROP, ils ont accepté de prendre en charge des billets pour assister à des spectacles, puisque nous présentons La Bayadère et la soirée Vibrations qui réunit les chorégraphes Micaela Tyalor, Mats Ek et Crystal Pite. Il pourra donc rencontrer des artistes, des professionnels de la danse et travailler avec moi dans une forme de mentorat. Je souhaite transmettre ce que la France m’a donné : la musicalité, la discipline intérieure, l’art du style. Et créer un pont entre mes deux pays.

DCH : La transmission semble occuper une place croissante dans votre vie...

Roxane Stojanov : Elle s’impose presque naturellement. Je commence à coacher, et j’aime voir les déclics chez les jeunes danseurs. Le titre d’Étoile ouvre des portes, mais il oblige aussi. Il entraîne des responsabilités.

DCH : Vous préparez le rôle de Juliette dans le Roméo et Juliette de Rudolf Noureev. Comment l’abordez-vous ?

Roxane Stojanov : Avec une forme de gravité joyeuse. C’est un rôle immense, rapide, presque vertigineux. J’observe en vidéo les interprétations de Monique Loudières, d’Élisabeth Maurin, et je mesure l’ampleur du défi. Je fais trois têtes de plus qu’elles, mais tout est une question de poids du corps, de rebond, de relâcher juste ce qu’il faut. Deux mois de préparation ne seront pas de trop. Le ballet est très contemporain dans son écriture, très différent des autres chorégraphies signées Noureev. Je le découvre d’un autre point de vue, après l’avoir dansé dans le Corps de ballet ou en demi-soliste. Juliette demande une vérité intérieure, une forme de nudité émotionnelle. C’est un rôle qui oblige à se tenir au plus près de soi.

DCH : Connaissez-vous déjà le nom de celui qui sera votre partenaire ?

Roxane Stojanov : Je danserai avec Lorenzo Lelli, qui est très jeune et n’a encore interprété que quelques rôles. C’est une découverte pour lui : un grand ballet, une ampleur nouvelle. Cette situation me touche, parce qu’elle me ramène à la question de la transmission. J’ai un peu d’expérience désormais, et en même temps tout est nouveau pour moi aussi. Nous sommes très connectés, chacun à notre manière, et je peux lui transmettre certaines choses du pas de deux. Comme je suis grande, je suis presque un cobaye idéal pour développer certains aspects techniques.

DCH : Qui vous accompagnera dans cette prise de rôle ?

Roxane Stojanov : Je travaille avec Manuel Legris. Sa connaissance intime du style de Noureev est précieuse. Il possède cette manière de ramener chaque geste à sa nécessité, chaque intention à sa vérité. C’est un travail qui demande de la finesse, mais aussi une forme de lâcher-prise, une confiance dans ce que le corps sait déjà.

DCH : En dehors de la scène, qu’est-ce qui vous ressource ?

Roxane Stojanov : La randonnée, avant tout. Marcher longtemps, sentir le paysage se transformer autour de moi, retrouver une forme d’anonymat dans l’effort. Il y a dans la marche une vérité très simple : le corps avance pour lui-même, sans enjeu, sans regard extérieur, sans attente. C’est un espace où la danse cesse d’être une construction pour redevenir un mouvement naturel, presque primitif. J’aime les chemins qui s’ouvrent lentement, les montées qui obligent à respirer autrement, les plateaux où l’on se sent soudain minuscule. La marche me ramène à une forme d’humilité physique, à une écoute du monde que la scène, parfois, rend trop intense. J’adore aller au théâtre, d’autant que j’ai une sœur comédienne, j’avais même pris quelques cours complémentaires à l’École de danse avec Clément Hervieu-Léger. Et puis il y a le rire, cette légèreté qui rééquilibre tout, qui allège un métier où tout est intensité. Les moments simples, les moments partagés, où l’on retrouve une disponibilité intérieure. Ces respirations me sont indispensables : elles me ramènent à la joie d’être vivante, à la joie d’être en mouvement.

Propos recueillis par Agnès Izrine le 2 février 2026.

Festival de danse de Skopje, du 15 au 20 avril 2026. Prix Roxane Stojanov le 18 avril 2026.

Roméo et Juliette à l'Opéra Bastille, du 2 avril au 12 mai 2026

 

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