« Tempest » de Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenbergh
Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenbergh font de la colère un point de départ, et s’inspirent des Arts martiaux pour ce solo exceptionnel où le corps et la musique ne font plus qu’un.
Dans l’angle du plateau, posé comme un fragment d’hiver, un carré blanc, un coin relevé, tel un sommet ou un pic, évoque la montagne, avec sa pente lisse et menaçante. Une surface dangereuse qui semble attendre qu’on la trouble. En haut une silhouette indéterminée s’enfonce lentement, comme si la scène respirait par à-coups. On distingue vaguement un personnage… Ou deux ? Avant de comprendre que cet enchevêtrement naît d’une femme et son ombre propagée. Rien ne bouge vraiment, mais tout commence déjà. De ce carré, ou de ce qui le borde, tombe alors Lisbeth Gruwez. Elle apparaît comme on entre dans en méditation : concentrée, compacte, entièrement disponible.
Ce solo porte les traces d’un long périple. Hong-Kong puis la Thaïlande. Elle s’est immergée dans les arts martiaux, notamment le Tai-chi. À Bangkok, elle a rencontré Pichet Klunchun, célèbre danseur traditionnel de Khon qui a été le sujet d’un « Portrait » de Jérôme Bel (Pichet Klunchun and Myself) en 2005. Ce voyage en Asie a nourri cette création, non pour en reproduire les formes, mais pour en comprendre la mécanique intime : comment une force se détourne, comment une impulsion devient direction, comment une émotion peut se transformer en souffle plutôt qu’en débordement. Car la colère en est son moteur. Ici, jamais un éclat, mais matière à déplacer, à canaliser, à rendre vivable. Dans cette tension, Gruwez se découpe avec une netteté presque graphique. Ses vêtements géométriques — noir, rouge, blanc — affûtent la silhouette. D’abord imaginée comme motarde ou skieuse, elle évoque des figures de mangas, des esprits japonais, des guerrières stylisées, grâce à sa gestuelle, angulaire, segmentée qui peut faire songer à un kabuki au féminin. Mais rien n’est illustratif : ce sont des résonances, des échos, des manières de rendre visible une énergie qui cherche son axe. Mais c’est surtout du Lisbeth Gruwez avec son mouvement souple et saccadé, fragmenté et hyperconnecté, sa précision redoutable, ses arrêts impeccables et tout un travail des mains, jointes, ou dessinant l’espace avec un tranchant implacable. Bien sûr, cela rappelle l’exactitude des Katas, ces enchaînements inhérents aux Arts martiaux. Mais, (et surtout si l’on s’est abstenu de lire le programme) surgit aussi des réminiscences du Constructivisme russe, de Kazimir Malevitch à Alexandre Rodtchenko ou Naum Gabo, en passant par les Ballets suédois de Jean Börlin. Bref, un petit air des années 1920, avec leur goût pour le machinique et les angles droits.
La musique de Maarten Van Cauwenberghe agit comme un climat. Des basses qui vibrent sous le sol, des éclats métalliques, un fond sonore de cloches, des textures qui semblent venir de rues lointaines. Rien n’accompagne la danse : tout la pousse, la serre, la contraint à trouver un passage. On a l’impression que le corps avance contre une pression atmosphérique, qu’il cherche une ligne de fuite dans un air devenu dense.
C’est alors que sa silhouette se fond au sol dans un nuage de fumée comme on s’évapore. Gruwez saisit un long bâton blanc de combat et s’y appuie comme à une vérité fragile. Comme on détournerait une force, comme une émotion deviendrait souffle plutôt qu’impact. La colère n’est jamais un éclat : elle circule dans les muscles, se dépose dans les articulations, se transforme en direction, son énergie se mue en puissance.

Elle glisse dans la brume, silhouette de funambule qui tâtonne dans un monde qui se dérobe. Les volutes tournent, s’enroulent, creusent un vide au centre du plateau. Elle s’y laisse tomber, jambes et bras levés, comme si elle flottait dans un espace sans gravité. Quand la fumée se retire, elle répand de la craie blanche, déposant une poussière claire sur le plateau. Avant de dérouler un ruban rouge caché en son sein, comme si elle traçait une ligne de vie, un fil qui la relie à cet univers instable et blanc. Elle glisse dans l’éther, disparaît, revient. Les lumières extraordinairement travaillées de Jan Maertens la prennent en tenaille, rapides, acérées, coupantes comme des éclats qui cherchent à la déstabiliser. La tempête se réveille et tourne autour d’elle, de plus en plus vite, de plus en plus fort. La musique s’amplifie jusqu’à un paroxysme de souffle et de son. Les basses vibrent dans le sol, les éclats métalliques traversent l’air comme des secousses, les textures sonores semblent venir de loin mais frappent de près.

Lisbeth, au centre, dans une forme de sérénité, ne cède pas, tandis que son ombre tourne autour d’elle à toute vitesse. Un Les lumières stroboscopiques en cercle rapide, trop rapide, au-dessus d’elle, la cernent comme autant de traits prêts à la blesser. Gruwez ralentit. Elle devient un point fixe dans un espace qui s’emballe.. Une présence qui refuse la panique. Une respiration qui tient tête à la vitesse. On dirait qu’elle se tient dans l’œil d’un cyclone, dans ce lieu où tout est calme alors que tout hurle autour. Puis elle s’efface. Tout en lenteur, en laissant retomber l’air autour de soi. Tout s’éteint. Le silence qui suit est palpable. Le tumulte a pris fin. Rien n’a vraiment bougé, et pourtant tout a été traversé.
Agnès Izrine
Vu le 20 mars 2026 au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.
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