Sati Veyrunes, force motrice de « Motor Unit »
Les interprètes ne sont pas toujours les sages exécutants de la volonté de la ou du chorégraphe. Ils le sont rarement, par ailleurs, sauf dans le monde du ballet classique avec ses hiérarchies codifiées. Résolument contemporaine, Sati Veyrunes a imaginé un programme où son corps et son jeu deviennent le fil rouge qui réunit du matériau chorégraphique issu des répertoires d’Adrienn Hód et Erna Ómarsdóttir. Les deux femmes , respectivement de l’Est et du Nord de l’Europe, ont marqué des époques différentes avec un franc-parler chorégraphique subversif, notamment par rapport à la féminité. Une création dans le cadre du festival Les Inaccoutumés de la Ménagerie de Verre qui pourrait changer la relation entre interprètes et chorégraphes.
Force est de constater qu'en quelques années, Sati Veyrunes s'est imposée dans le paysage chorégraphique... sans avoir signé une seule pièce. Et alors que nous avons toujours apprécié le travail de son vénérable papa, l'excellent chorégraphe nommé François et non moins Veyrunes, c'est Sati qui défraye aujourd'hui les chroniques de la presse nationale. Comme beaucoup d’autres, nous l'avions admirée dans Bless the sound that saved a witch like me, solo écrit sur mesure par Benjamin Kahn [notre critique]. Ensuite, sa notoriété en tant qu'interprète lui a valu la transmission du solo Hope Hunt and the Ascension into Lazarus d'Oona Doherty.

Et puis, retournement de situation. Ou presque. Motor Unit, créé à la Ménagerie de Verre dans le cadre des Inaccoutumés, est un double solo composé de deux unités – d'environ trente minutes chacune – dont la jeune Veyrunes est, indéniablement, la force motrice. C'est elle qui a sollicité la Hongroise Adrienne Hód et l'Islandaise Erna Ómarsdóttir pour que chacune lui transmette une part de matière chorégraphique, si ce n’est une part de leur ADN d’artiste. Veyrunes la fusionna ensuite avec la sienne, si bien que les solos appartiennent tout autant à l’interprète qu’à la chorégraphe. Elle raconte même qu’Ómarsdóttir n’a pas cherché à reconstituer son User’s manual, mais est partie de ses souvenirs et de la présence de Veyrunes, sans visionner la moindre captation de l’original. Quant à Hód, la démarche d’extraire une partition solo du contexte de la pièce de groupe ouvre de toute façon les portes vers une lecture nouvelle.
La puissance par la voix
La première unité se réfère à Voice of Power d'Adrienn Hód, en pratiquant un déplacement total de cette pièce de groupe créée en 2023 et prévue pour le contexte d'un stade sportif ! Le seul lien visible à la Ménagerie de Verre se manifeste quand la danseuse grimpe dans les gradins, au contact des spectateurs. L'original contient-il vraiment ce compte à rebours, en anglais, qui commence à 999.999 ? Tel un exercice de concentration ou de yoga, le fait de compter offre une grille à l'interprète comme au public. Mais l'exercice est périlleux, car il faut en même temps interpréter toute une partition du corps, des émotions et des énergies.
Veyrunes éructe et chante, bascule ou fait le grand écart, hurle et compte, court et sautille, amorce des routines et les fait exploser. Face au minimalisme qui l'amène lentement vers les 900.800 et quelques, elle déploie une telle invention cinétique qu'on pense évidemment aux 10000 Gestes de Boris Charmatz [notre critique]. Et toute la partition est tellement authentique qu'on prend chaque geste pour argent comptant. Reprend-elle ici vraiment du matériau conçu pour quelqu'un d'autre? On peut en avoir l'impression, non ici mais quand elle interprète Oona Doherty. Voice of Power devient un acte chorégraphique totalement authentique, un empowerment au féminin où la prise de pouvoir sur le plateau reflète toute la dimension émancipatoire du projet Motor Unit.
La valse des transmissions
Quand elle revient pour IBM1401 A user's manual d'Erna Ómarsdóttir, cela n'a, là non plus, rien à voir avec une simple transmission d'un solo. Rien de plus naturel, par ailleurs. Quand Robyn Orlin confie son solo originel in a corner the sky surrenders… à Nadia Beugré ou Volmir Cordeiro, le résultat est là aussi très différent de la création par la chorégraphe. Qu'en est-il quand Carolyn Carlson passe Blue Lady à Tero Saarinen et celui-ci son Hunt à d'autres danseurs ?

La différence avec Motor Unit est qu'ici l'interprète signe le concept de la soirée. C'est elle qui a approché les deux autrices et travaillé en concertation avec elles pour extraire des deux pièces originales la matière qu’elle s’approprie en toute liberté. Et au lieu de séparer les deux univers par un entracte, Veyrunes va juste sortir brièvement pour un changement de costume rapide. La démarche contribue largement – au-delà de la charge menée contre les codes de toute féminité classique, par le geste comme par les éruptions vocales – à souligner l’unité de Motor Unit par laquelle se manifeste l’incursion de Veyrunes en tant que (co-) autrice et directrice artistique dans le pré carré des chorégraphes. Motor Unit est son projet et son nom apparaît là où on trouve habituellement celui du ou de la chorégraphe, alors que ceux de Hód et d’Ómarsdóttir apparaissent au générique, où l’on trouve habituellement ceux des interprètes.

L’émancipation de l’interprète
Aussi ce double solo acte, par sa genèse comme par sa réalité scénique, un partage en matière de maternité artistique, bien plus que le « renversement de paradigme » annoncé à grand bruit. Parlons plutôt d'un déplacement, en direction d’une démarche quasiment collective. La démarche de Veyrunes agit en révélateur, tant il est vrai qu'en danse contemporaine, les interprètes sont généralement co-auteurs des écritures chorégraphiques, même si seule une partie des chorégraphes reconnaît officiellement l'existence de ce rôle créateur.
Quoi qu'il en soit, Sati Veyrunes a le mérite, au-delà de ses interprétations absolument truculentes, de briser la dominance des chorégraphes sur les danseurs. Elle y est parvenue, sans trop le chercher sans doute, par son jeu expressif, sa danse qui implique chaque partie du corps et sa présence qui oscille entre l'énigmatique, l'enfantin et une animalité bien trempée, le tout transcendé par une belle dose d‘autodérision. Dans la partie Ómarsdóttir de Motor Unit, elle atteint parfois à une forme de transparence et de transcendance qui fait qu'on se met à l'imaginer dans une partition aussi mythique et singulière qu'est le fameux solo Utt de Carlotta Ikeda. A tout point de vue, cette Sati-là est unique et elle ira loin. Et si son exemple pouvait encourager d’autres interprètes à réinventer leur rôle, elle aura même contribué à faire évoluer le paysage chorégraphique dans son ensemble.
Thomas Hahn
Vu le 14 mars 2026, Paris, La Ménagerie de Verre
Festival Les Inaccoutumés
initiative et interprétation : Sati Veyrunes
musique Relent I : Ábris Gryllus
chorégraphie : Erna Ómarsdóttir et Adrienn Hód
création technique et regard artistique : Marie Montfort Predour
regard extérieur : Mathilde Roussin
En tournée :
le 4 juin à Uzès, festival La Maison danse
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