« Matarife y Paraíso » de Andrés Marín & Ana Morales à Chaillot - Théâtre national de la Danse
Cette nouvelle création d’Andrés Marín avec Ana Morales, prouve à quel point cet artiste a du génie, de la folie, une maîtrise absolue du flamenco et un sens du spectacle indépassable. Du grand Art.
Il arrive que certains spectacles ne se contentent pas d’occuper la scène : ils la transfigurent. Matarife y Paraíso, imaginé par Andrés Marín et dansé avec Ana Morales, appartient à cette catégorie rare. À Chaillot, le duo a offert bien plus qu’une création : une traversée sensorielle, un choc esthétique, un rituel incandescent où le flamenco se déploie dans toute sa puissance, sa liberté et sa capacité à absorber le monde.
Dès les premières minutes, l’air se charge d’encens, les images s’entrechoquent, les corps s’embrasent. Antonio Campos, chanteur d’une intensité brute, découpe un agneau sacrificiel avec la précision d’un officiant antique : un geste qui pourrait être provocateur, mais qui ici devient symbole, offrande, matière première d’un théâtre viscéral. Les danseurs ramassent les morceaux avec la bouche, se les transmettent comme un secret archaïque.
Le plateau devient un autel, un laboratoire, un territoire où les frontières entre sacré et profane se dissolvent. Matarife y Paraiso (le Boucher et le Paradis) parodierait presque une comptine célèbre chez nous, « la mort et la vie, le Boucher et le Paradis »*. Car c’est bien de cela dont il s’agit, de vie, de mort, de désir et de chair – qu’elle soit réelle ou métaphorique. C’est pourquoi Morales et Marín se jettent sur les morceaux jetés au sol pour les dévorer… ou jouer avec.
Andrés Marín, force tangible, torse nu, surgit comme une déflagration. Ses zapateados sont des rafales, ses silences des gouffres, ses ruptures des éclairs. Il chante, il frappe, il cisèle l’espace avec une précision ahurissante. Rien n’est décoratif : chaque geste semble arraché à une mémoire profonde, à une iconographie andalouse qu’il revisite avec une audace souveraine. On retrouve chez lui cette capacité unique à faire du flamenco un terrain d’expérimentation extrême, sans jamais perdre la densité du duende ou l’extraordinaire élégance de ses pas.
Galerie photo © Laurent Philippe
Face à lui, Ana Morales, apparaît corps gainé de chair, gestes fluides, sensualité assumée, présence magnétique. Elle glisse du zapateado le plus pur à des élans contemporains d’une finesse rare. Sa danse, ici, se déploie dans des zones nouvelles : plus risquées, plus charnelles, plus libres, vibratile. Elle ne cherche pas à séduire : elle s’abandonne, elle s’expose, elle s’invente. Ses bras sculptent l’air, ses hanches dessinent des courbes anciennes. Elle ne joue pas la Vierge : elle en réinvente la puissance.
Galerie photo © Laurent Philippe
Et dans les duos, la rencontre entre leurs deux énergies — l’une terrestre, l’autre céleste — crée des étincelles d’une intensité peu commune. Et le plateau, sous leurs pas, devient un territoire de fièvre.
Matarife y Paraíso déploie un imaginaire flamboyant, entre Dante, Séville et les rites archaïques. Le spectacle puise dans deux sources majeures : La Divine Comédie, la Semaine Sainte de Séville. Mais loin d’en faire un collage, Marín les fond dans une dramaturgie instinctive, presque hallucinée. Les images se succèdent comme des visions : un manteau violet couvert d’images pieuses, une Vierge en gaze transparente qui surgit telle une apparition, des bras en croix, un organiste derrière une grille dorée, mi-confessional, mi-moucharabieh et des cornets genre Centurions romains qui déchirent l’air . Ce sont Manuel López « armaos » de la Centurie romaine de la Macarena, et Francisco Javier Pérez, directeur musical de la Banda del Sol.
Rien n’est jamais gratuit. C’est un monde intérieur qui se déploie, un imaginaire nourri d’enfance, de rituels, de mémoire collective, d’une histoire riche et toujours présente (l’occupation Romaine, Al-Andalus, l’Inquisition, les gitans, le catholicisme, …). Un paradis personnel, mouvant, sensuel, traversé de désirs et de vertiges, la Edad de Oro et l’Eldorado. En témoigne ce panneau doré qui sert de décor, ces pénitents tout d’or vêtus qui émergent du sol avec leurs chapeaux pointus et qui nous rappellent les envolées baroque de la cathédrale de Séville.
Autour du duo, les musiciens forment un chœur incandescent : Antonio Campos, chanteur-boucher, guitariste et bassiste ; Susana Hernández « Ylia » aux claviers et à l’électronique ; Daniel Suárez aux percussions ; Manuel López au cornet, silhouette saisissante venue de la tradition sévillane. Tous participent à cette matière vivante, hybride, où le flamenco dialogue avec l’électro, le baroque, le rituel. Les costumes de José Miguel Pereñíguez, les lumières sculptées, les apparitions presque surréalistes composent un univers d’une force visuelle rare. La dernière image : deux danseurs qui disparaissent dans une église miniature qu’ils viennent de bâtir, comme s’ils entraient dans leur propre mythe est absolument magique. Une porte ogivale, une tour improvisée, un geste d’enfant devenu geste d’artiste. Le plateau se vide, mais l’air reste chargé, exalté.
Galerie photo Laurent Philippe
Matarife y Paraíso n’est pas un spectacle : c’est une expérience. Une plongée dans un flamenco qui ne craint ni l’excès, ni la beauté, ni l’ombre. Une œuvre qui ose tout, qui embrasse tout, qui déborde de partout — et c’est précisément ce débordement qui la rend si vivante. Marín et Morales y dansent comme on se confesse, comme on se délivre, comme on se consume. Ils ne cherchent pas l’approbation : ils cherchent la vérité du geste. Et ils la trouvent.
Un spectacle époustouflant, incandescent, inoubliable.
Agnès Izrine
Vu le 7 février 2026, à Chaillot Théâtre national de la Danse
* « la bourse ou la vie, l’Enfer ou le Paradis »
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